Des pressions internationales sur Erdogan après les purges qui ont frappé l'opposition, la presse indépendante, la magistrature en Turquie. Le président montré du doigt et en quelques semaines, le voilà devenu interlocuteur crédible. On en parle avec Delphine Minoui, correspondante du Figaro à Istanbul.

Douze journalistes, sur les 166 actuellement en prison en Turquie.
Douze journalistes, sur les 166 actuellement en prison en Turquie. © Radio France / La Scam.

L'an dernier à la même époque, 2017 se refermait sur une note sombre. Reporters sans Frontières dénonçait la purge qui frappait la presse indépendante turque. Des journalistes emprisonnés du jour au lendemain sous le prétexte de complicité avec une activité terroriste ou de liens avec le putsch avorté du 15 juillet 2016.  On en parlait dans Profession Reporter. La presse n'est pas la seule visée : les milieux universitaires, les fonctionnaires, les intellectuels mais aussi la magistrature. Des juges expérimentés qu'Erdogan suppose assujetti au réseau Gulen, son ex allié devenu ennemi et aujourd'hui exilé aux États-Unis. 

Les juges, alors nommés directement par le pouvoir sont des jeunes sans grande formation, la majorité venue des campagnes. C'est à eux qu'il revient de conduire les procès que les observateurs internationaux qualifient de kafkaiens. Les grandes plumes de la presse sont incarcérées et de lourdes condamnations ont déjà été prononcées cette année (peine à perpétuité ou vingt années de prison).

Dans ce contexte, les voix faisant d'Erdogan un interlocuteur inaudible sur lequel on doit faire pression s'élèvent. Les milieux diplomatiques le font plus discrètement, tenus par l'accord sur les migrants qui lient Bruxelles à Ankara. En clair, et synthétisé à sa plus simple expression, Erdogan peut proférer la menace de laisser passer les flux de migrants. Et il ne se gène pas pour le faire.C'est donc le quiproquo qui prévaut et les journalistes s'étonnent de voir un régime autocratique bafouer les droits de l'homme dans l'indifférence générale. 

Les journalistes turques emprisonnés, une épine dans le pied d'Erdogan, une épine que va retirer malgré lui Jamal Kashoggi, journaliste saoudien de 59 ans, assassiné dans le consulat de son pays d'origine à Istanbul le 2 octobre dernier. Vu comment la presse indépendante est traitée en Turquie, on peut penser que le sort du reporter saoudien ne va pas émouvoir le président Erdogan. A défaut d'émotion, on est dans la pure stratégie géopolitique.  La Turquie et l'Arabie Saoudite se disputent le leadership du monde musulman. Et sur le plan médiatique, en distillant des informations de plus en plus précises sur le mode opératoire de l'assassinat, la justice turque se retrouve interlocutrice privilégiée des journaux occidentaux. Le New York Times et le Washington Post sont les premiers à relayer les informations d'une source qui n'était pas jugée crédible un mois auparavant.  Ce n'est pas le seul paradoxe. Le pouvoir turc se pose en défenseur d'un journaliste assassiné alors que lui même est connu pour ses nombreuses atteintes à la liberté d'informer. 

Ce coup médiatique digne d'une partie d’échecs, la géopolitique saoudienne avec l'Iran et les Etats-Unis en toile de fond, le contact retrouvé de la presse occidentale, Delphine Minoui en parlait déjà le 12 novembre dans un de ses articles publié dans le Figaro. La correspondante du journal à Istanbul est témoin privilégiée de la perception qu'ont les journalistes internationaux de la figure d'Erdogan. Et comment en fin stratège politique et connaisseur de l'outil médiatique, il parvient à rendre sa parole crédible dans une année où personne ne voulait plus l'écouter. 

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