J-7 du premier tour de la présidentielle française. Nicolas Demorand reçoit Loïc Blondiaux, professeur de science politique et Brice Teinturier, DG Délégué d'Ipsos France

J-7 avant le premier tour de l'élection présidentielle française. Quels sont les pronostics concernant les votes des Français ?
J-7 avant le premier tour de l'élection présidentielle française. Quels sont les pronostics concernant les votes des Français ? © Getty / BSIP/UIG

A précisément une semaine du premier tour de l'élection présidentielle, le professeur de science politique Loïc Blondiaux affirme que d'ores et déjà, cette élection s'avère surprenante, "selon le niveau où l'on l'analyse". Invité ce dimanche de Questions Politique, il distingue en effet trois niveaux de lecture : le premier, celui de "l'événement, de ces faits inattendus qui ont influencé le cours de la campagne" . Le second niveau d'analyse est celui de la remise en question les institutions de la Ve République et qui fait figure de "fin de cycle où les deux partis qui ont joué le jeu des règles institutionnelles sont affaiblis". Et enfin, le troisième niveau est celui, plus global, d'un "mouvement de remise en cause du néolibéralisme et des élites, que l’on voit dans d’autres pays, quel que soit le système institutionnel".

Pour le directeur général délégué de l'institut Ipsos, Brice Teinturier, le scrutin qui se prépare a également un aspect nouveau, parce qu'il "n’y a pas un moteur classique qui joue dans la campagne, qui structure la campagne : un président sortant qui se représente, et un grand thème de campagne porté par un candidat et repris par les autres".

Le thème de campagne : "dégagez-les" ?

Le thème de cette campagne ne serait-il pas finalement le "dégagisme", comme l'exprime le terme introduit dans la campagne par Jean-Luc Mélenchon ? "Ce sont les électeurs qui sont en train de l'imposer", confirme Brice Teinturier. "Ils ont utilisé d’abord les sondages pour montrer au président qu’il était si impopulaire qu’il ne fallait pas qu’il se représentât, puis les primaires pour éliminer Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, puis les primaires de la gauche pour éliminer un représentant du bilan de Hollande, Manuel Valls", détaille-t-il.

Plutôt que de "crise démocratique", Loïc Blondiaux évoque l'idée d'une "fatigue démocratique", qui provoque chez certains une volonté d'approfondissement de la démocratie, chez d'autres "un système plus autoritaire". Pour l’enseignant en science politique, la colère des électeurs vient d'un sentiment de "trahison de la part des gouvernants" après que s'est formé un clivage "entre ceux qui sont équipés, préparés pour affronter le monde de compétition, de concurrence ; et une autre partie qui se sent marginalisée, parce que plus exposée, et dont le sentiment de trahison est très fort".

"Tout va se jouer au moment des législatives"

La résultante de ce "sentiment de désespoir", c'est une forte attente de changement à la fois institutionnel et personnel, selon Loïc Blondiaux. "Et Emmanuel Macron arrive à s'appuyer à la fois sur une demande de nouvelles têtes et sur le rejet des partis politiques". Lui et Jean-Luc Mélenchon ont en effet fondé leur campagne non pas sur des partis mais sur des mouvements politiques, "qui se revendiquent comme tels et qui se refusent à adopter les formes du parti politique". Pour le politologue, on entre donc dans une phase d'incertitude, où "tout va se jouer au moment des législatives" : "est-ce qu’on verra s’affronter ces mouvements s’affronter contre les candidats des vieux partis ? Ou est-ce qu’on verra des alliances pour former des majorités ?"

Faut-il donc ouvrir la démocratie ? C'est ce que proposent beaucoup de candidats à la présidentielle, qui proposent un développement du référendum, voire du droit de révocation des élus, ou d'un "49.3 citoyen". "Ces propositions introduisent un changement (...) il y a un renouvellement de l’imagination politique et on en vient à imaginer que d’autres modes d’expression viendront combler cette crise de la démocratie", selon Loïc Blondiaux.

Assemblées tirées au sort et référendums

Il défend l'idée d'expérimenter "une assemblée qui serait composée de citoyens tirés au sort, ce qui serait forcément plus représentatif de la société française". Il s'exprime également en faveur d'une école capable de former à nouveau à des "réflexes citoyens" : "aujourd'hui, elle n’apprend pas à parler en public, à collaborer, à créer. Au contraire, on individualise, on met en concurrence, et surtout on crée deux problèmes majeurs : les élites ont l’impression d’avoir la science infuse, et au contraire ceux qui ont échoué à l’école ont l’impression d’être exclus".

Faut-il donc étendre le référendum, comme c'est le cas dans d'autres pays comme la Suisse ? C'est une possibilité, selon lui. "On dénonce souvent l’usage de la votation en Suisse, en même temps très récemment ils ont décidé de rétrécir l’écart des salaires en entreprise. La diabolisation du référendum me paraît démesurée", justifie-t-il.

Des sondages plus difficiles à réaliser

Invité de la deuxième partie de Questions Politiques, Brice Teinturier défend quant à lui la pertinence des sondages d'opinion, que produisent les institutions comme Ipsos dont il est directeur général. "On ne peut pas dire que les enquêtes se trompent tout le temps", assure-t-il. Loïc Blondiaux ajoute qu'il faut lire ces enquêtes non pas comme des prédictions sur "ce qui va se passer", mais comme les indicateurs de "dynamiques".

Brice Teinturier reconnaît toutefois que "faire des sondages est plus difficile qu'avant, parce que ce qui structurait les comportements électoraux ne les structure plus de la même façon. Le clivage droite-gauche a moins de valeur. Les français sont plus autonomes, plus mobiles, s’informent à travers les réseaux sociaux, les moments de décision s’accélèrent". Le risque pour ce scrutin est donc que la part de Français qui se décident au dernier moment reste très forte à l'issue des derniers sondages, vendredi prochain.

Sondages et vote "utile"

Les sondages d'opinion influencent-ils le vote des électeurs autant qu'on le dit ? "On ne sait pas mesurer leur niveau d'influence", explique Loïc Blondiaux. "Le vote est toujours utile, je n’ai jamais rencontré un électeur qui m’a dit voter inutilement", ajoute Brice Teinturier. "Pour un électeur, c’est toujours utile de voter Asselineau, Poutou ou Dupont-Aignan, parce que cela permet de représenter des idées et des sensibilités qui ne le seraient pas sinon".

Loïc Blondiaux note toutefois qu'en 2002, 10% des électeurs au premier tour "ont voté pour des candidats qu’ils ne voulaient pas voir élus président, ils se sont fait plaisir en votant pour des petits candidats". Les sondages doivent-ils alors avoir une utilité stratégique pour les électeurs ? Brice Teinturier donne l'exemple de la primaire de la droite et du centre, où ", quand les journalistes ont indiqué qu’il y avait une dynamique Fillon, une partie des électeurs s’est dit qu’entre le vote d’adhésion et le fait qu’il était en tête, leur vote pour Fillon pouvait être utile".

Redresser les candidats ou les échantillons ?

Pour se tromper le moins possible, les sondages procèdent à des "redressements" sur la base des précédents scrutins. Mais comment "redresser" un candidat qui se présente pour la première fois avec un mouvement neuf, comme Emmanuel Macron ? "Ce n'est pas le candidat que l'on redresse, c'est l'échantillon, ce qui a ensuite un effet sur les intentions de vote", explique Brice Teinturier.

Au final, peut-on imaginer au soir du premier tour que les instituts de sondage se soient complètement trompés ? "Le seuil de qualification rend la possibilité pour quatre candidats d’être qualifiés. Si Benoît Hamon ou François Asselineau sont qualifiés, là ce sera plus étonnant", affirme Brice Teinturier, qui se dirait aussi étonné "si deux des candidats creusent un écart massif avec les deux suivants, on reviendrait à la situation d'il y a trois ou quatre semaines".

La question de Pixels : quelle valeur donner aux "sondages alternatifs" ?

Faut-il faire confiance à ces baromètres qui indiquent, par exemple, le poids des candidats sur les réseaux sociaux ? Pour Brice Teinturier, "ce ne sont pas des sondages, au sens technique du terme reposant sur des échantillons représentatifs". Même si l'Ipsos scrute également ce genre d'indicateurs, "nous ne considérons pas que la prise en compte de ces outils a une valeur prédictive supérieure".

"Ceux qui parlent politique sur les réseaux sociaux ne représentent pas toute la population", ajoute Loïc Blondiaux, qui dénonce "un vrai problème politique quand un hebdomadaire, Valeurs Actuelles pour ne pas le citer, présente l'un de ces dispositifs comme un baromètre de sondage ; là il y a un vrai problème d'instrumentalisation".

La semaine politique de Laurence Peuron

Revoyez les deux parties de Questions Politiques cette semaine, avec Brice Teinturier et Loïc Blondiaux

Programmation musicale
  • BALTHAZAR

    "BUNKER" INSTRU

L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.