Revisitons les grands moments de la radio avec l’INA. Après 25 ans de carrière et 80 film, Jeanne Moreau est une star. Elle a tourné avec les plus grands : Antonioni, Godard, Truffaut, Losey, Welles, Malle, Ophüls.... Évidemment, elle ignore qu'autant l'attendent encore...

Quelques mois plus tôt elle a reçu la Légion d'honneur, a présidé le festival de Cannes et enregistré un disque. Elle tourne Monsieur Klein de Joseph Losey avec Alain Delon et s'envolera dans quelques semaines pour les Etats-Unis pour jouer dans Le Dernier Nabab d'Elia Kazan

En ce 24 janvier 1976, c'est la troisième fois que Jeanne Moreau participe à l'émission de Jacques Chancel. Tout au long de l'entretien, elle parle avec beaucoup de profondeur de la vie et de l'envie que l'on peut avoir de la quitter. De son métier (elle a réalisé l'année précédente son premier film, Lumière ) et de la pièce qu'elle s’apprête à jouer au Théâtre de l'Athénée Louis-Jouvet (Lulu de Frank Wedekind).

Le temps qui passe

Jeanne Moreau : "Le temps est chose précieuse. Et même lorsqu'on ne fait rien d'apparemment productif d'apparemment spectaculaire. J'y pense sans cesse. Et il est certain qu'en ce moment, ce temps est plein de désir de création et de travail. Mais c'est le résultat d'un temps plein aussi à craquer, mais dont il n'y avait pas à parler parce que c'était le temps de la gestation disons." 

Jacques Chancel : Vous n'avez jamais gaspiller votre temps ? 

"Ah si. Mais on emploie le terme gaspillé parce qu'on vit dans un monde qui est placé sous le signe de la productivité. Mais la rêverie. La lecture. La possibilité de ne rien faire, qui est un résultat immédiat est important pour l'harmonie de l'esprit et du corps et rien ne pourrait naître, il me semble, s'il n'y avait pas ces moments privilégiés où on vit d'une façon différente et où le temps s'écoule." 

Vous est-il arrivé une fois de vous poser cette question :"ai-je bien profité de ma vie." ?

"Non, je ne me suis pas encore posé. Je pense que je vais me la poser, si Dieu me prête vie d'ici une trentaine d'années et je suis en train d'emmagasiner comme la fourmi, des tas de choses dans mes greniers pour pouvoir regarder mes trésors à ce moment là et me dire "ai-je bien rempli ma vie ?". "

"Si Dieu me prête vie". Vous avez envie de vivre longtemps ? 

"J'ai envie de vivre jusqu'au moment où ça ne sera pas insupportable." 

Ça pourrait devenir insupportable ?

"La vie est difficile, la vie est douloureuse. C'est un mélange de désir, d'inspiration, de joie, de prise de conscience, non seulement de soi même, mais des autres." 

Vous pouvez comprendre ceux qui souhaitent en finir avec la vie. 

"Oui. Je ne pense pas que ce soit un acte de lâcheté. C'est un appel au secours. On peut tout d'un coup trouver insupportable la solitude. On peut avoir envie, peut être pas de mourir, mais de pousser un cri tellement violent et ne pas savoir lequel ni comment crier. Alors porter atteinte à sa vie pour provoquer chez les autres le regard, l'attention er le désir d'être protéger. 

Et puis aussi s'ôter la vie, ça peut être une décision presque métaphysique, c'est à dire d'une netteté et d'une propreté. Si on sent qu'on doit faire face à des douleurs physiques intolérables dues à une maladie incurable, ou bien si quelqu'un dont la vie a toujours dépendu d'une activité intellectuelle ou physique exceptionnelle se sent amoindri... Le désir de finir proprement et d'une façon carrée, comme on dirait en musique, une existence qui ne pourrait qu'être une pâle image de ce qu'on a été. Et puis de penser aussi qu'on impose sa présence à ceux qui vous sont proches, qui vous sont liés par l'affection et l'estime. Ça doit être possible de mettre fin à ses jours pour ces raisons là." 

Si je pense à la mort, c'est parce que j'aime la vérité. Et même si j'y pense, c'est obligatoirement pour tout être humain une idée complètement abstraite

Jeanne Moreau dans "Lulu" sur la scène du théâtre de l'Athénée le 28 janvier 1976
Jeanne Moreau dans "Lulu" sur la scène du théâtre de l'Athénée le 28 janvier 1976 © Getty

Le succès

"Le succès est terriblement fragile. C'est un instant. C'est d'une grande fugacité. Cela permet à une comédienne ou un comédien de continuer à exercer son art, ce qui est important, mais ça n'est pas le but. Le but, c'est aller jusqu'au bout des choses, c'est atteindre un certain épanouissement. C'est un terme abstrait pour moi. 

Lorsque j'ai voulu devenir comédienne, j'avais envie d'être sur une scène. Le premier choc que j'ai eu, c'est lorsque j'ai vu une représentation théâtrale. J'étais dans la salle, dans l'ombre, donc. Et puis j'ai vu des gens dans la lumière. C'était une pièce très importante à l'époque, c'était l'Antigone d'Anouilh. Je me suis identifiée à cette héroïne et j'ai eu envie d'être dans la lumière. Je n'avais pas envie d'être passive et de faire partie des gens qui étaient dans l'ombre et qui regardaient. Mais je n'ai pas pensé au succès immédiatement. Par exemple, je n'ai pas pensé. Je vais faire du cinéma. Le cinéma est venu comme ça, accidentellement." 

Une accélération de ce que vous souhaitiez quand même? 

"Oui, je souhaitais attirer le regard. Je souhaitais être entendu. Je souhaitais être regardée. Mais c'était pour échapper à la solitude.

L'exhibitionnisme, c'est pas seulement vouloir être regardé par vanité, c'est vouloir être en compagnie. 

La célébrité, c'est bien beau comme ça dans les journaux, en paroles. Mais on n'est pas un roc immuable, dressé comme un monument. On est fait de chair et de sang. Et j'aime mieux avoir des rapports avec vous. Mais c'est l'être humain, avec sa fragilité, sa force."

Jeanne Moreau, Joseph Losey et Alain Delon sur le tournage du film "Monsieur Klein" - 9 février 1976
Jeanne Moreau, Joseph Losey et Alain Delon sur le tournage du film "Monsieur Klein" - 9 février 1976 © Getty

La solitude

"Je ne suis pas une femme très entourée. J'ai des amis. J'aime être seule et je ne suis pas le seul être humain qui vit la solitude. Nous la vivons tous. Mais ça, tout le monde ne l'accepte pas. 

La solitude. Je suis sans doute quelqu'un de privilégié, je peux en parler parce que pour moi, c'est un luxe, parce que je sais l'apprécier, même si quelquefois c'est douloureux. Mais vous avez raison, il y a des gens sans doute qui nous écoutent et qui qui vivent isolés. Ne pas pouvoir, savoir vers qui tendre la main, qui appeler au téléphone. Ou ne pas se sentir aimé par quelqu'un. 

Ne pas sentir qu'on intéresse, que sa vie n'est pas importante pour un groupe d'êtres humains, c'est la pire des choses. 

Moi, ce que je peux faire, en jouant au théâtre, en apparaissant sur les écrans, en chantant, c'est communiquer avec des gens. C'est une sorte de chaleur. "

La solitude, vous la souhaitez de plus en plus 

Mais non pas du tout. C'est un état qui nous est propre à tous. 

La solitude entraîne la liberté. 

C'est des mots tout ça, on n'est jamais libre. 

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