Revisitons les grands moments de la radio avec l’INA. Le philosophe Jean-Paul Sartre était l’invité de Jacques Chancel dans Radioscopie en 1973. Au cours de l’émission, il a évoqué son enfance, ses études, le remariage de sa mère... Mais aussi le métier d'écrivain, l'évolution de sa pensée et son refus de recevoir le Prix Nobel de littérature le 22 octobre 1964.

En 1973, Jean-Paul Sartre commence à avoir des problèmes de santé. Diminué cela ne l'empêche pas de participer à la fondation du journal Libération, et de travailler à l'écriture de son futur ouvrage : On a raison de se révolter, écrit avec l'aide de Benny Levy, qui paraitra en 1974 

Son refus du prix Nobel, comme d’autres honneurs

Interrogé sur son pouvoir d’écrivain par Jacques Chancel, Jean-Paul Sartre répond : « Je ne peux pas faire éclater une guerre ou bien délivrer un pays exploité par un autre. Tout ce que je peux faire, c'est comme tout le monde protester quand, par exemple, Nixon envoie des B-52, sur Hanoï. »

Il ajoute : « Je ne suis pas vraiment accroché aux honneurs. Je n'en ai pas eu beaucoup dans ma vie. J'ai refusé le prix Nobel parce que je ne vois pas pourquoi une cinquantaine de messieurs âgés et qui font de mauvais livres me couronneraient. C'est aux lecteurs de me dire ce que je vaux, ce n’est pas ces messieurs-là. »

L'honneur, c'est d'être lu

« On écrit, donc on se fait lire c'est tout. On essaye de se faire lire. Il y en a qui ne réussissent pas pour des raisons diverses.

Mais je ne me laisserai jamais donner un prix ou récompensé par une petite élite de 50 personnes dont je ne sais même pas si elles comprennent ce que je fais. De la même manière, je n’entrerai pas à l'Académie française. Qu’irais-je faire avec ces vieux messieurs ? Ce sont des gens qui ont été élus. Il y en a eu des grands personnages à l'Académie française. Mais il n’y en a plus. L’Académie française a existé bien ou mal du temps de Richelieu ou dans le siècle qui a suivi. Mais depuis de ce moment-là, c'est une institution complètement morte. » 

Peu d’illusion sur le métier d’écrivain 

Comme il semble penser que les écrivains étaient meilleurs auparavant, Jacques Chancel l’interroge sur sa vision de la littérature et sa propre vocation. Jean-Paul Sartre lui répond : « On constate simplement dans n'importe quel métier que les vraiment très bons sont très rares et que la plupart du temps, ils imitent des gens. Par exemple, si on est écrivain, qu'on étudie un problème, on constate qu'il y a 100 livres écrits sur le sujet, dont 90 imitent les dix autres. »

Ecrire pour tous, sa vision du métier d’écrivain

A la question de savoir s’il imaginait être ce grand philosophe et écrivain internationalement connu, Jean-Paul Sartre explique : « Lorsque j’avais 15 ans, je ne pouvais pas imaginer que je deviendrai ce que je suis parce qu'on ne l'imagine jamais. Mais quand à me donner une très belle réussite d'écrivain, comptez que le garçon de 15 ans l’ait pensé. Mais je ne savais ce que ça voulait dire.

Dès cette époque, je ne concevais pas qu'on puisse écrire pour une élite. Je pensais qu'on devait écrire pour tous, d'une manière ou d'une autre, directement ou indirectement, quand j'écris de gros livres de philosophie. Ce n’est pas directement sur tout le public que je peux agir, mais je pense que grâce à la médiation, comme les enseignants, les grands instituteurs qui peuvent prendre connaissance des livres plus difficiles. Et puis les mettre sans vulgarisation au niveau de gens qui lisent moins. » 

La difficulté d’écrire 

« Comme pour tout le monde, c'est difficile d'écrire. Je n'écris pas au fil de la plume. Il faut du travail. Il faut écrire cinq ou six fois la même chose. Et puis on réussit, ou on rate. Mais ceci n'a rien de particulier. Il y a des tas de gens qui font d'autres genres de métiers pas artistiques, qui ont évidemment des difficultés. On ne peut pas dire que le métier d'écrivain soit un métier particulier. »

Son évolution vers le marxisme

Jacques Chancel relaie l’étonnement de certains face à l’évolution de la pensée du philosophe vers le marxisme. « Si on commençait par lire L'être et le néant et Saint Genet, comédien et martyr, et puis la critique de la raison et de l'éthique de Flaubert, on verrait toutes les raisons qui ont fait que je suis passé de ce qu'on appelle l'existentialisme au marxisme.

Je l’ai fait sans renoncer d'ailleurs à mes idées, mais en voyant qu’on peut les mettre en liaison avec ça. Et de là, ensuite, par des études d'individus comme Flaubert ou Genet et Baudelaire, on constaterait comment je les ai rendues plus concrètes et comment aujourd'hui, après une marche pendant quelque temps en liaison avec le Parti communiste, j'estime être avec mes camarades plus loin que le parti. »

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