Revisitons les grands moments de radio avec l’INA. L’écrivain français Romain Gary décédé il y a 40 ans le 2 décembre 1980 était l’invité de Jacques Chancel dans Radioscopie le 26 octobre 1978. Il honorait une promesse de rendez-vous faite dix ans après sa première venue dans l’émission.

Résistant, diplomate, romancier, scénariste et réalisateur, Romain Gary a reçu le Prix Goncourt à plusieurs reprises. En 1978, l'écrivain d'origine russe travaille à l'écriture de ces derniers ouvrages (Les Clowns lyriques, Les Cerfs-volants, sous le pseudonyme Emile Ajar, L'Angoisse du roi Salomon. Cet entretien est réalisé deux ans avant son suicide.

« Comment se fait-il que le monde soit passé au travers ? » s’interroge Romain Gary, alias Emile Ajar en réponse à la demande de bilan des dix années écoulée par Jacques Chancel. « J’avais cru, comme le monde s’accélère, que le terrorisme arriverait de manière plus rapide dans tous les pays et je continue à le croire. » 

Le roman est sa vie

« En ce qui concerne ma vie personnelle, j’entends mes romans, parce que je ne vois pas de quelle vie personnelle je pourrais me réclamer. 

La vie privée compte très peu quand on est absorbé par la création. 

Je compte ma vie en roman. Il est bon de le savoir pour les gens qui me fréquentent. Les lecteurs qui viennent me voir ils sont assez déçus parce que quand je suis là, je ne suis pas là, je suis dans mes livres. 

Le meilleur de moi-même que je puisse donner aux autres, c’est mes romans. 

Je crois que je suis fait pour des œuvres d’imagination. Tout homme est fait pour quelque chose de particulier qu’il doit à la société. Il lui doit ce qu’il a de meilleur. Il se trouve qu’à mes propres yeux, je suis d’abord romancier, donc avant tout engagement philosophique, avant tout engagement politique, je donne mes romans. Cela ne diminue en rien, par exemple l’affection que j’ai pour mon fils.

Et la meilleure chose que je puisse faire pour lui c’est d’écrire.

Un écrivain diplomate originaire de Russie, qui partage sa vie entre Amérique, France et Espagne

Etes-vous installés dans un territoire ou vous êtes toujours ailleurs ? lui demande Jacques Chancel. L’écrivain répond : « Je vis en Espagne à Majorque le plus clair de mon temps. Et en France pas plus de trois à quatre mois par an. 

Je suis trop sensible à ce pays. Donc trop vulnérable. C’est un pays qui m’agresse par l’attention que je lui porte et par l’affection que j’en ai.

Il vaut mieux prendre ses distances le plus possible par le souci de l’œuvre. Quand je marche dans les rues de New York, tout ce que je vois m’est relativement indifférent. Parce que ce n’est pas moi, et ce n’est pas chez moi. Quand je vois des tas d’ordures dans les rues de Paris, j’ai de la peine. Lorsque je vois le désordre la désorganisation, les affiches, les cris de la rue troublée, et dure de la vie parisienne, je suis plus touché que par l’état catastrophique de New York, parce que je suis chez moi. Dans le souci d’une légitime défense de l’écrivain, et du romancier, je vis ailleurs le plus longtemps possible. »

Des compagnons de combats morts pour la dignité

Jacques Chancel lui parle des Compagnons de la Libération dont les actes héroïques ont été effacés par les évènements (Mai 1968 et sa critique des anciens combattants), Romain Gary explique : « Cela paraît aujourd'hui futile et tragique de parler de camarades tués, et de compagnons morts. 

Je suis persuadé qu'on est fait pour une certaine saison de l'époque dans laquelle on peut donner le meilleur de soi-même.

La mienne a été la France libre, la Résistance, l'aviation dans laquelle j'ai servi pendant huit ans, les combats en Afrique, en Angleterre, depuis la bataille d'Angleterre jusqu'à l'Abyssinie, et le retour au deuxième front. 

J'ai vu évidemment tomber des camarades morts qui, aujourd'hui, semble-t-il pour certains, sont morts pour rien. 

Mais je peux vous dire qu'ils ne sont morts ni pour vous, ni pour moi, ni pour cette société d'aujourd'hui bonne ou mauvaise. Ils sont morts pour une idée qui se faisait d'eux-mêmes. 

En ce sens, notre histoire depuis la fin de la guerre, celle qui a effacé l'œuvre pour laquelle ils se sont battus. Cette histoire ne touche en rien ce qu'il ont fait. Evidemment, la mémoire s'efface, tout passe, et tout est oublié.

Nous autres, les porteurs du souvenir et mes autres compagnons, nous n'oublieront jamais.

Il n'en est pas question. Evidemment, les disparus disparaitront encore un peu plus lorsque nous disparaîtrons nous-mêmes. 

Les jeunes auraient tort s'ils se tournaient vers leurs pères ou grands-pères qui se sont battus sous le signe  la Croix de Lorraine de leur dire que c'était pour rien : ni pour aucune société future, ni pour aucune vision politique du monde. Or, si : ils sont morts pour l'idée qu'ils se faisaient d'eux même et de l'indignité. »

Un caméléon qui aurait pu devenir fou

Jacques Chancel se demande si l'écrivain a des problèmes d'identité. La réponse de Romain Gary est nette : « Je n'ai aucun problème de ce genre. Je suis né en Russie. J'y ai vécu jusqu'à l'âge de sept ans. Puis j'ai vécu encore sept ans en Pologne. Je parle et j'écris couramment le polonais, et le russe. 

Ensuite, j'ai vécu en France. Puis je suis devenu un diplomate français dans sept les pays différents. J'ai vécu dans les ambassades, avant d'être consul général en Californie...

Mais je n'ai aucun problème d'identité, je me sens insolemment français. 

"Insolemment" parce qu'on pourrait s'interroger sur d'où me vient cette autorité. Je me souviens d'avoir eu un jour une conversation à ce sujet avec le Général De Gaulle. Je lui avais raconté à propos de ma nationalité, et de mes errances, l'histoire du caméléon qui devient rouge quand on le met sur le rouge, bleu, quand on le met sur le bleu, vert, quand on le met sur le vert, etc. Puis on le met sur un tapis écossais, le caméléon devient fou. 

Moi, je ne suis pas devenu fou. Je suis devenu écrivain. Je crois que c'est ce qui m'a sauvé et à assuré ma stabilité psychique, même si c'est également une folie de vouloir rester écrivain car rares sont ceux qui peuvent vivre de ce métier.

Ensuite, c'est une folie qu'il faut entretenir parce que c'est une folie qui tend à s'amenuiser et à disparaître. L'art et le goût de raconter des histoires est une forme de naïveté. C'est la survivance de l'enfant en nous quelque soit le vêtement intellectuel et philosophique qu'il porte. 

D'imaginer que mon fils veuille devenir écrivain me rendrait extrêmement inquiet car ce n'est pas facile de vivre de sa plume. J'ai des soucis comme tout le monde. Mais je m'en tire bien, surtout grâce à la chance de bénéficier d'une audience internationale. Mais il est très rare de pouvoir vivre de sa folie. »

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