Revisitons les grands moments de la radio avec l’INA. Le célèbre compositeur grec Mikis Theodorakis était l’invité de Jacques Chancel dans Radioscopie, le 9 juin 1989. Il raconte comment la musique symphonique lui a permis d'inspirer, chez les autres, le sentiment de liberté et de cultiver l'utopie d'une société meilleure autrement que par la politique.

Les illusions perdues d'un homme politique idéaliste

Il exprime ses opinions politiques, sa déception à l'égard du communisme, comme la désillusion des idéaux qu'il croyait honorer dans cette voix-là. Il s'affirmera contre tous les pouvoirs, partageant ses espoirs quant à une Europe suffisamment libre pour faire en sorte que les masses populaires puissent très vite se rallier aux idéaux et vertus de la culture, véritables forces vivantes, à ses yeux, pour changer le monde. 

À ce moment-là, il n'est plus député et affirme avoir totalement révisé ses idées politiques après l'échec total de l'expérience historique des démocraties populaires, états satellites de l'URSS qui verront le destin définitivement scellés avec la chute du mur de Berlin quatre mois après l'enregistrement de cette émission. Il raconte cette forme d'exil à laquelle il s'est astreint lui-même du fait de ne pas avoir reconnu le gouvernement grec en place de l'époque. Une démission qui ne signifie en aucun cas un abandon de ses convictions politiques. 

La chose la plus précieuse, à mes yeux, ça a toujours été la liberté

Il explique les raisons de son militantisme initial au sein de la pensée communiste. Il pensait qu'en rejoignant ce milieu politique, il était tout à fait possible de gagner la vraie liberté. Très vite, il déchante et décide d'honorer ses convictions autrement.

Il explique très bien ce cheminement qui est le sien dans le livre autobiographique qu'il sortait à l'occasion : "Les Chemins de l'archange" (Belfond, 1989) où il raconte aussi son enfance, ses combats, son destin, sa vie ponctuée de souffrances notamment au temps où il se perdait dans les camps de concentration, et l'humiliation du temps de la dictature des colonels (1967-1974). 

Il partage son regard sur les événements en Chine, avec ses grandes manifestations étudiantes, les manifestations de la place Tian'anmen au premier chef ; la politique de Gorbatchev en URSS, regrettant de ne pas sentir suffisamment l'envol des masses populaires contre les dictatures qu'elles qu'elles soient. La résistance a toujours fait partie de son destin tant que la liberté n'était pas efficiente. 

Même si j'ai été sous le drapeau communiste pendant presque 40 ans, je reste aujourd'hui un homme de gauche mais sans parti, un citoyen libre qui combat pour la liberté

Mikis Theodorakis et l’actrice Melina Mercouri, après le retour du musicien qui, par son opposition au régime des colonels, venait de passer trois ans en prison, 29 avril 1970
Mikis Theodorakis et l’actrice Melina Mercouri, après le retour du musicien qui, par son opposition au régime des colonels, venait de passer trois ans en prison, 29 avril 1970 © Getty / Keystone-France

Un affranchissement par la musique symphonique

La musique c'était, pour lui, "une psychosescopie" qu'il l'a séduit dès l'âge de 12 ans. C'était au fond de lui-même. Il avait besoin de véhiculer une musique populaire propre à sa culture et qui manquait grandement en Grèce comme dans de nombreux pays de l'est, à l'époque. La musique savante était inconnue. C'est aussi pour cela qu'il a toujours voulu devenir un compositeur. 

C'est dans les œuvres spirituelles de l'homme que j'ai fini par trouver l'harmonie. C'est la musique qui reflète directement l'harmonie de l'homme

La Neuvième symphonie de Beethoven a changé sa vie. Il raconte comment cette musique, c'était la conquête de lui-même, sa soif de liberté. C'est d'ailleurs la première symphonie qu'il aura écrite quand il était enfermé au camp de concentration. C'était devenu depuis sa manière de vivre sa propre liberté, de panser ses souffrances.

L'artiste raconte les circonstances de la composition de son chef d'œuvre musical et cinématographiques du film Zorba le Grec. Cette danse crétoise est son œuvre la plus connue dans le monde. Une vraie manière pour lui de marier la musique populaire avec la musique symphonique. Il évoque aussi l'origine de ses autres œuvres "Mauthausen", "Axion esti" et "Canto General". 

Mikis Theodorakis dirigeant son orchestre à Paris le 20 octobre 1970
Mikis Theodorakis dirigeant son orchestre à Paris le 20 octobre 1970 © Getty / Bertrand LAFORET/Gamma-Rapho