Revisitons les grands moments de la radio avec l’INA. Le célèbre violoncelliste et chef d'orchestre russe Mstislav Rostropovitch était l’invité de Jacques Chancel dans Radioscopie, le 29 novembre 1989, quelques jours après avoir symboliquement fait retentir le son de la liberté avec son violoncelle à Berlin au moment de la chute du mur.

Berlin, novembre 1989 : un concert pour l'histoire

C'est la première image qui nous vient en tête lorsqu'on se souvient du célèbre violoncelliste. Il fait partie d'une des plus illustres personnalités présentes durant les premiers jours de la chute du mur de Berlin, comme pour vivre de plus près la fin de la guerre froide, la chute de l'Union soviétique et revivre surtout sa propre histoire.

L'un des plus grands symboles à tout jamais inscris dans les mémoires de cet évènement charnière, c'est le fameux concert que le musicien Mstislav Rostropovitch (1927-2007) est venu improviser au nom de la défense de la liberté. Nous avons hérité d'un extrait vidéo qui a fait le tour du monde où on le voit jouer une sarabande de Jean-Sébastien Bach, assis au pied du mur de Berlin, pour immortaliser l'évènement, entouré de la foule ébahie par ce qui se passe. C'est un moment qui véhicule toujours aujourd'hui une intense émotion. On se souvient encore de ses mots : 

Je suis venu jouer ici pour que l'on se souvienne de tous ceux qui sont morts à cause de ce mur 

La chute du mur de Berlin sera d'autant plus symbolique pour l'histoire en général qu'elle l'est d'autant plus dans l'existence du musicien lui-même. Novembre 1989, c'est comme la réconciliation des deux parties de la vie de Mstislav Rostropovitch qui a passé 47 ans dans son pays en tant que citoyen russe et la seconde en exil, déchu de sa nationalité, réduit au seul statut d'apatride après avoir pris, en 1970, la défense du dissident politique et écrivain Alexandre Soljenitsyne. Il a été l'un des premiers, en 1974, à dénoncer les goulags et l'hégémonie du pouvoir soviétique. Jamais il n'aurait cru pouvoir renouer avec son pays et ses amis les plus proches comme Dmitri Chostakovitch, Sergueï Prokofiev avant que 1989 le lui permette enfin. 

Quand j'ai commencé à comprendre ce qui se passait, j'ai eu les larmes aux yeux et je suis allé moi-même au pied du mur

Avant de partir pour la Russie en février 1990

Au micro de Jacques Chancel, le violoncelliste rend compte de son excitation à l'idée de regagner la Russie pour la première fois depuis son exil dans les années 1970. Le musicien préparait son grand retour à Moscou, pour février 1990, avec l'Orchestre de Washington pour composer à nouveau solennellement au contact de cette culture et le peuple russe qui sont toujours restés dans son cœur. C'est sans doute l'un des plus beaux moments de sa vie, sans doute le plus riche en émotions. 

Le 10 mai 1974 avait eu lieu son dernier concert en Russie, à Moscou avec l'Orchestre des étudiants du Conservatoire de Moscou où il avait dirigé la Symphonie nᵒ 6 en si mineur, dite "Pathétique", opus 74, de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Il raconte combien il avait hâte, au bout de 15 ans, d'y revenir enfin avec l'orchestre de Washington, de jouer et d'y diriger exactement dans la même salle, pour réunir ces deux symphonies, celle qui avait eu lieu en mai 1974, et celle qui aurait lieu début 1990, 16 ans après. 

Mstislav Rostropovich se produit à Moscou, le 13 mars 1990, pour son grand retour depuis son exil en 1970
Mstislav Rostropovich se produit à Moscou, le 13 mars 1990, pour son grand retour depuis son exil en 1970 © Getty / Wojtek Laski / Contributeur

Aucune profession m'aurait apporté autant de bonheur que la musique que j'aime jusqu'aux larmes depuis mon enfance

Exilé en Europe, son âme est toujours restée russe

Originaire d'une famille assez pauvre mais qui baignait déjà dans le monde de la musique tant son père était un brillant violoncelliste, et sa mère, pianiste. En 1955, il se marie avec la cantatrice Galina Vichnievskaïa, aux côtés de laquelle il se produit. 

Son exil lui a permis de découvrir le monde entier et de devenir le grand violoncelliste qu'il est devenu. Il revient sur les grands moments qu'il retient de sa vie, ses plus belles rencontres avec Picasso, Salvador Dali et Aragon qui a souhaité qu'il vienne habiter avec lui, tant le musicien a énormément contribué à inspirer le grand poète, mais aussi sa rencontre avec Léonard Berstein, Heitor Villa-Lobos, Herbert von Karajan Henri Dutilleux pour ne citer qu'elles.

Ces rencontres sont un vrai cadeau du ciel. Les amis que j'ai rencontrés sont irremplaçables

Il partage ce sentiment qui a toujours été le sien de toujours s'être malgré tout senti russe, même exilé. Cette volonté inextricable de rester russe et de ne jamais s'être senti en opposition avec ses souvenirs, sa culture en dépit des oppositions émises par le régime soviétique. 

Même si j'ai été chassé de Russie, j'ai toujours pensé en russe et à défaut d'être l'ambassadeur de mon peuple, j'ai été celui de ma culture

Personne ne lui avait rendu sa citoyenneté et explique que sur sa carte d'identité était toujours indiqué qu'il avait le statut d'apatride, et que cela resterait inchangé tant qu'aucune excuse ne lui serait adressée. Il raconte les nombreuses lettres qu'il a envoyées à Brejnev et qui sont laissées lettres mortes. Ce qui ne la jamais empêché de nourrir un profond respect pour sa culture d'origine, viscéralement attaché aux œuvres d'Alexandre Pouchkine, de Nicolas Gogol, de Modeste Moussorgski et de mes amis Prokofiev et Dmitri Chostakovitch

Ils sont si précieux à mes yeux que je suis prêt à lutter tel un chevalier pour toutes leurs œuvres

C'est en 1990, par décret de Mikhaïl Gorbatchev, qu'il redevient citoyen russe continuant à traverser et émouvoir le monde par ses cordes enivrantes.   

Le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, 1950
Le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, 1950 © Getty / Michael Ward / Contributeur

La rencontre avec son stradivarius 

Comment s'est faite la rencontre entre Mstislav Rostropovitch et son fameux Stradivarius, l'instrument qui l'aura accompagné toute sa vie et qui aura toujours été si minutieusement entretenu par son luthier et ami Etienne Vatelot. 

La première fois qu'il s'est rendu en Amérique en 1956, il raconte que n'étaient essentiellement venus, à son concert, que des violoncellistes. L'un d'eux en a profiter pour faire connaissance avec lui pour lui faire essayer son violoncelle surnommé "Duport" en guise de patronyme. Car hérité directement de Jean-Pierre Duport, son illustre propriétaire (1741-1818) qui fut un violoncelliste réputé. Napoléon aurait lui aussi insister pour l'essayer en y laissant très vraisemblablement quelques égratignures sur les éclisses, avant de passer entre les mains de différents collectionneurs. Alors chassé de l'Union soviétique en 1974, et une fois arrivé à Chicago, jamais le musicien n'aurait imaginé que la veuve de son dernier propriétaire puisse l'informer que ce stradivarius ne pouvait lui revenir qu'à lui seul, Mstislav Rostropovitch. 

Cet instrument n'est pas seulement une richesse pour ma vie, je voudrais qu'il serve encore dans les deux cents ans à venir ! 

Il revient très intimement sur l'histoire de ce violoncelle qui aura contribué à son succès, et comment il a contribué à démocratiser et populariser son usage même s'il tient à admettre que la France, a selon lui, joué un grand rôle dans l'acceptation de son usage et de son succès dans l'univers du concerto. 

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