Quel était son rapport au pouvoir, ses erreurs et la manière dont les Français l’ont perçu ? L’ex-Président de la République française, Valéry Giscard d’Estaing répond, non sans élégance, aux questions parfois piquantes de Jacques Chancel pour « Radioscopie ». C'était le 31 mai 1989.

Venu interviewer l’ex-chef d’État, le 31 mai 1989, lors d'une rencontre au Jardin des Tuileries, en plein contexte d'élections européennes, c'est avec ces quelques mots que Jacques Chancel ouvre sa Radioscopie de Valéry Giscard d'Estaing :

"J’ai toujours apprécié son intelligence, je lui tenais simplement une suffisance qu’il a su gommer." 

" Les Européennes ne seront  pas mon principal sujet, j’ai plutôt de l’intérêt pour l’homme que vous êtes", poursuit le journaliste en s'adressant cette fois à son invité,  "il me semble que avez épuisé tous les pièges du pouvoir, vous avez été ambitieux, puis installé au sommet et en 1981, détrôné. Vous avez tout connu : les honneurs, les défaites, les blessures, l’éloignement et j’ai le sentiment que vous avez gagné la chose la plus rare : la sérénité. » 

Un président face au miroir

V.G.E : "Est-ce que je suis serein ? On n’est pas très bon juge de soi-même, je crois que l’on atteint la sérénité à partir du moment où l’on fait moins les choses pour soi. Je vous dirais franchement que si l’on est serein, les gens le sentent." 

J. Chancel : "À L’heure de vérité, le dernier banc d’essai, avez-vous eu l’impression d’être tout à fait vous-même ? Et de faire passer votre image, car à un certain moment vous vous êtes inquiété de l’image que vous donniez de vous-même ?"

L'Heure de Vérité, émission télévisée interactive, présentée par Henri-François de Virieu, le 29 janvier 1986, sur Antenne 2, avec V.G.E, alors ex-chef d'État :

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"Même si l'on est sincère, est-ce que les gens vous voient comme on est ? Ce n’est pas sûr. Il y a tellement de préjugés, d’arrière-pensées, de procès d’intention."

Quand vous êtes Président, les gens ne vous voient pas, ils voient le Président de la République. Ils vous disent : Tiens vous avez l’air plus naturel que le Président... Oui, parce que soi-même, on n’est pas totalement identifié au personnage… Communiquer, c’est difficile.

Radiographie de la défaite

J Chancel : "Je ne veux pas dire que c’était bien que vous soyez défait, mais je me demande si cette défaite n’était pas nécessaire à votre propre vie ? Les défaites permettent parfois de faire le point."

VGE : (Rires) "Je vous remercie. Tout d’abord dans des défaites comme celle-là, il ne faut pas penser à soi, la vraie question est : Le changement était-il souhaitable pour la France, oui ou non ? La France avait-elle besoin d’un changement, c’est une grande question… Est-ce que ce changement impliquait un changement de Président, on peut dire : "oui"… On peut se dire aussi que, peut-être, la continuité avait d’autres mérites. Pour traverser une situation de crise, pour affirmer la situation de la France, qui est tout de même un pays qui a des problèmes. Pour tenir son rang dans le monde, la continuité avait tout de même un avantage. Mais sur le plan personnel, égoïstement, vous avez raison de dire qu’il faut que dans la vie, il y ait des hauts et des bas. S’il n’y a pas de bas, on ne comprend pas les autres. Finalement, je crois que les êtres communiquent par leurs échecs, pas par leurs succès."

C’est bizarre, mais le succès ne vous aide pas à comprendre les autres. L’échec facilite une certaine compréhension.

Et Jacques Chancel d’approfondir le sujet : "Vous ne craignez pas d’avouer que vous avez été blessé en 1981, vous avez évoqué une blessure personnelle et un sentiment d’injustice. Pourquoi une injustice ?"

V.G.E. : "D’abord j’ai dit, pour être plus précis, que j’en ai gardé une blessure qui dure encore aujourd’hui. Le sentiment d’injustice n’est pas celui de l’échec, je respecte trop la démocratie pour cela. Le fait que les Français aient choisi un autre Président, cela ne m’a pas du tout blessé. Le sentiment d’injustice est lié à la représentation caricaturale de tout ce que nous avions accompli pendant sept ans. Pendant toutes les années suivantes, nous avons entendu dire que nous avions mal gouverné, que nous avions voulu agir pour nous, qu’on n’avait pas compris les besoins des gens ni les grands intérêts de la Nation… C’était cette destruction caricaturale d’un travail accompli pendant sept ans avec bonne foi et bonne volonté, que j’ai ressentie comme une injustice."

La vie politique est un combat comme la compétition sportive, je suis partisan d’avoir toujours le respect de l’adversaire.

Valéry Giscard d'Estaing, janvier 2010
Valéry Giscard d'Estaing, janvier 2010 © Maxppp / IAN LANGSDON/EPA/Newscom

J. Chancel : "Vous avez été au sommet du pouvoir, en toute franchise, lorsqu’on est à ce poste, on l’est pour soi-même ou vraiment pour la France ?" 

VGE : "On le fait pour la France !"

J. Chancel : "Vraiment ? Ne finit-on pas par croire qu’on est la France ?"

VGE : "Non."

Les fautes de parcours

V.G.E. : "Il n’y avait pas eu de changement politique depuis 23 ans en France, or nous sommes un pays de changement. L’année 1981 fut la plus mauvaise année au plan économique. Quand les gens sont mécontents, ils veulent un changement."

Je suis un homme de changement, j’ai voulu aller trop vite. 

"Je pensais que la France appartenait à un certain passé, qu’elle avait du mal à entrer dans le monde moderne, qu’elle avait des mœurs, des habitudes qui appartenaient au début de ce siècle (NDLR : le XXe). Certains se sont dit, pourquoi veut-il tout remuer ? Plus personne ne se souvient qu’en 1974, les jeunes n’avaient pas le droit de vote." 

Dès mon arrivée au pouvoir, j’ai proposé que l’on donne le droit de vote aux jeunes de 18 ans… Scandale ! On m’a dit : "comment ?!? Vous allez donner le droit de vote à des jeunes qui ne voteront pas pour vous !".

"Le milieu politique me l’a reproché. Et ainsi de suite, nous avions une série de législations qui étaient en retard et qu’il a fallu adapter. J’ai pris des tas d’initiatives : le dialogue Nord-Sud, l’accélération de l’union politique, et là aussi, il y a des gens qui trouvaient que l’on allait un peu trop vite."

Deuxième faute plus difficile : J’ai mal réagi aux critiques parce qu’elles me blessaient.

J. Chancel : "C’est bien de le dire, les hommes politiques ne reconnaissent jamais leurs fautes…"

V.G.E. : "Vous me faites venir pour une Radioscopie… Les critiques il faut les endurer de manière plus pacifique. Au fond il y a une espèce de droit à la critique, même perfide. Quand on est blessé, on réagit mal. On est sensible et on se braque. À l’heure actuelle, j’ai compris qu' il fallait l’accepter, les critiques ont moins d’importance que je ne le croyais."

La suite à découvrir dans Radioscopie de Valéry Giscard d’Estaing, de Jacques Chancel, le 31 mai 1989 :

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Aller plus loin 

🎧  ÉCOUTER : Le journaliste politique Patrice Duhamel, la Matinale de France Inter. 

🎧  ÉCOUTER :  le documentariste Raymond Depardon qui a filmé V.G.E. en 1974. 

📖 LIRE : Le Pouvoir et la Vie, les mémoires de V.G.E. disponible en Livre de Poche. 

📖 LIRE : La disparition de l’ancien Président de la République par la Rédaction Web de France Inter. 

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👀 VOIR : 1974, Une partie de campagne de R. Depardon