Le 24 avril 1969, Jacques Chancel reçoit Henry de Monfreid, un jeune homme de quatre-vingt-dix ans qui n'a rien perdu de sa fougue. Au micro de Jacques Chancel, le navigateur invétéré effectue le bilan d’une vie riche en exploits et en rencontres.

Henri de Montfreid en mars 1965
Henri de Montfreid en mars 1965 © Getty / Keystone-France\Gamma-Rapho v

Extraits de l'entretien

Jacques Chancel : " Racontez-nous comment tout a commencé ? "

Henry de Monfreid : " Tout  commencé par une île sauvage du côté de Leucate J’ai été élevé par des grands parents sans aucun camarades, dans un endroit isolé. J’ai fait comme l’homme primitif de l’animisme, j’ai eu pour amis le vent qui sifflait dans les pinèdes, les champignons, les crapauds dans les marécages etc. J’ai fait communion avec la nature et ça m’a donné une répugnance à vivre dans le troupeau. »

Jacques Chancel : "Mais avant d’être aventurier, vous étiez chimiste…"

Henry de Monfreid : "Oh j’ai fait toutes sortes de métiers, pas balayeur des rues mais presque et au fond, tout cela est excellent, ce sont des coups de marteaux qui vous forgent."

Jacques Chancel : "Votre départ n’était-il pas une manière de fuir une femme jalouse ?"

Henry de Monfreid : "Oui évidemment, j’avais une femme insupportable...J’avais 19 ans, je me suis flanqué une femme idiote, je m’en suis aperçu trop tard, alors j’ai pris mes gosses et j’ai mis des océans entre elle et moi. Après, je me suis mis en tête d’aller à la rencontre des Indigènes et de me faire accepter d’eux. Je me suis fait musulman, j’ai adopté leurs mœurs et j’ai pu pénétrer leur monde. Aujourd’hui je puise dans les notes que j’ai prises alors et c’est une espèce de trésor dans lequel je ramasse un peu d’illusions."

Jacques Chancel : « C’est à Djibouti que tout a commencé pour vous ? C’était comment à ce moment-là ? Quel a été votre premier travail ? »

Henry de Monfreid : « Difficile de décrire le Djibouti d’alors… Mon premier travail était d’acheter du cuir et du café, d’apprendre la langue et de me mettre dans le bain. Se faire accepter prend du temps, il m’a fallu au moins cinq ans avant de connaitre leur langue, leurs mœurs et de marcher nu-pieds, ce qui est très important.

Jacques Chancel : "Vous avez fait un peu tous les métiers ensuite ?"

Henry de Monfreid : "Mon premier ça a été la pêche des perles avec lequel je n’ai pas gagné beaucoup, puis j’ai fait le commerce des armes."

Jacques Chancel : "Ça ne vous gêne pas que l’on dise que vous avez été trafiquant d’arme ? "

Henry de Monfreid : "Non car il y a une chose avec lequel je ne transige jamais c’est d’être en accord avec ma conscience,  je me fiche du reste."

Jacques Chancel : « Vous avez été passeur de haschich aussi… »

Henry de Monfreid : « Oui, c’était comme marchand de tabac, je me contentais de transporter, le reste ne me regardais pas. Il me fallait un prétexte pour aller dans les pays où je voulais aller… Au Yémen, le sésame le plus puissant ce sont les armes, grâce à cela j’ai pu aller partout. "

Jacques Chancel : "Dans la Mer Rouge, vous vous sentiez bien sur votre petit bateau ?"

Henry de Monfreid : « Je n’avais aucun confort, on s’éclairait avec des chandelles, il fallait manger tous les jours la même chose… et c’est sans doute à cette existence extrêmement sobre et uniforme que je dois de me tenir debout à 90 berges. »

Jacques Chancel : "A cette époque, comme les Français vous considéraient-ils ?"

Henry de Monfreid : "Très mal, alors, Djibouti n’avait pas le droit de faire le commerce des armes, on a essayé de m’interdire d’embarquer mais j’ai donné rendez-vous à mes hommes au large la nuit, j’ai failli me noyer. Je suis allé jusqu’à la limite et bien ça m’a laissé une connaissance de ces agonies redoutées, qui au fond ne sont rien. "

JC : « Au cours de tous ces voyages, vous avez du rencontrer des femmes merveilleuses…"

Henry de Monfreid : "Ben oui, des femmes auprès desquelles peu de blanches puissent tenir le coup… "

JC : "En 1928 vous avez fait une rencontre déterminante : Pierre Teilhard de Chardin…" (prêtre jésuite, paléontologue et philosophe)

Je me souviens d’un soir dans une petite crique, couché sur le pont du bateau,  les yeux tourné vers les étoiles...

Henry de Monfreid :  "Oh oui c’est un surhomme, quand on a croisé son regard on ne l’oublie plus. J’étais sur un paquebot, en troisième classe quand j’ai fait sa connaissance, puis j’ai eu le grand bonheur de passer deux mois avec lui en Mer Rouge. Je me souviens d’un soir dans une petite crique, couché sur le pont du bateau,  les yeux tourné vers les étoiles où il s’est laissé penser tout haut et m’a dit des choses sublimes. Il parlait à Dieu et m’a demandé de ne jamais répéter ses propos jugeant les hommes pas prêts à les entendre. Je n’ai jamais oublié cette conversation qui a changé toutes mes idées… le peu que j’évalue chez moi au plan moral, c’est peut-être à lui que je le dois. »

JC : "Vous avez été navigateur, explorateur mais vous avez été également industriel ? "

Henry de Monfreid :  "Oui c’est moi qui ai éclairé la ville frontière entre la côte de Somalie et l’Ethiopie. J’ai éclairé la ville et mis une minoterie. Je voulais alors être un monsieur Tout-le-monde mais ça a mal tourné car j’ai été en contact avec des salopards. »

J’ai vécu pendant trente ans avec des peuplades réputées sauvages, cruelles, terribles et je n’ai jamais eu d’histoires. Mais en trois ans avec mes compatriotes, j’ai failli y laisser ma peau. 

La suite à écouter...

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Pour en savoir plus, retrouvez l'émission Affaires Sensibles du vendredi 22 mai 2015 qui relate la vie de l'aventurier sous forme de fiction.

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