A l’occasion du Bicentenaire de la Révolution Jacques Chancel a accueilli ce religieux "hors cadre". A 77 ans, celui qui fut capucin, résistant, député et mendiant lançait encore un défi à l’Europe : “Inventer une humanité qui ait pour but de vivre et pas seulement produire."

L'abbé Pierre
L'abbé Pierre © Sipa

Le 24 mai 1989, Jacques Chancel reçoit l'Abbé Pierre.

Extraits de l’entretien

Jacques Chancel :  "Je vous ai souvent vu en colère ou désespéré, êtes-vous plus serein aujourd’hui ?"

L’Abbé Pierre : "Vous savez que tout a commencé à l’époque où j’étais député dans une maison à moitié en ruine dont j’ai fait une auberge internationale de la jeunesse. Nous étions juste après-guerre, je lui ai donné le nom d’Emmaüs après avoir relu l’Evangile. Je voyais venir à moi les jeunes gens qui découvraient l’abomination de la guerre et j’ai commencé à leur parler de la  "désillusion enthousiaste".  Toute la vie est une sortie de l’illusoire pour être le préliminaire à l’action enthousiaste. 

Face à l’accablement des sans-logis, moi aussi, gosse de riche j’ai été désillusionné, je ne pouvais pas croire que ça existe… oui, ça m’a mis en colère…

JC : "Je m’aperçois que  vous n’avez pas changé… le monde sera-t-il plus juste un jour ? "

L'Abbé Pierre : "On me demande souvent si depuis mes 30, 40 ans de lutte il y a du progrès… Oui il y a du progrès pour le niveau économique moyen du français moyen. Mais la détresse de ceux qui sont sans emploi est pire. Après la guerre, c’était le plein emploi, on débordait de projet… A l’époque j’ai été de ceux qui au parlement ont dénoncé les patrons sans scrupules qui sont allés  affréter des cargos pour aller rafler des jeunes Algériens dans les villages, uniquement pour faire de la surenchère de main d’œuvre et qui les abandonnais sans se préoccuper de leur logement et de leur embauche… Si on trouve aujourd’hui qu’il y a trop de Nord-Africains, il ne faut pas oublier qu’on est allé les chercher deux fois : Une fois pour nous aider à sauver la liberté et la seconde pour démolir nos ruines et reconstruire."

JC : "Vous prêtre et humaniste, croyez-vous à l’honnêteté de l’Homme ?"

L'Abbé Pierre : "Il y a chez l’homme à la fois de la générosité et de l’égoïsme, l’appel à l’honnêteté et à la crapulerie. Quand on me demande comment je réagis devant le mal, une petite fille ensevelie en Colombie dans la boue par exemple… face à ces drames, je suis blessé et je n’y comprends rien mais je crois en l’amour divin quand même. Le monde est tel une carrière, on nous annonce un marbre merveilleux mais on ne voit que des déchets inutilisables… le palais s’édifie au-delà.

JC : " Vous avez une foi très forte. Or toutes les guerres d’aujourd’hui sont faites au nom de la foi. Comment vivez-vous ces intolérances ? "

L'Abbé Pierre : "Je regarde cela avec compassion pour les uns et les autres, cette multitude trompée."

JC : "Vous êtes célèbre et vous avez en plus une forme de sainteté, mais Saint-Pierre c’est déjà pris… ça vous agace cette célébrité ?"

Les gens ont un besoin d’admiration, mais, à moins d’être un crétin, on se connait par tous nos péchés, on sait qu’on est pauvre type…

JC : " Faut-il pardonner, même à celui qui aurait fait le pire, comme Paul Touvier par exemple ? "

L'Abbé Pierre : "Faut-il que le pardon voulu intérieurement se substitue à la justice de l’Etat, je ne crois pas. Il y a des moments où le châtiment ne peut pas ne pas être appliqué. J’ai vécu la Résistance à Grenoble dans les Montagnes, c’est là que j’ai fait passer le frère de De Gaulle en Suisse et beaucoup de mes amis ont été les victimes et la proie de Paul Touvier… Tout dernièrement il a reconnu avoir désigné aux Allemands une liste de 10 hommes destinés à être fusillés, ce qu’il n’aurait jamais dû accepter. "

JC : "Vous êtes un marginal dans l’Eglise…"

L’Abbé Pierre : "J’ai commencé ma vie d’une manière tout à fait autre… A 19 ans j’ai été moine cloitré pendant plus de 6 ans. La vie des cloitrés chez les Capucins de la province de Lyon il y a cinquante ans (années 30) c’était : Dormir tout habillé sur une planche, réveillé chaque nuit de minuit à deux heures, en adoration dans l’obscurité, six offices dans la journée et encore «trois quarts d’heure en adoration dans l’obscurité avant le souper… J’ai tenu jusqu’à mon ordination de prêtre… plus tard, j’ai eu une vie hors cadre."

JC : "Vous auriez pu rester un moine capucin muré dans sa cellule, vous qui avez le don de la parole…"

L'Abbé Pierre : "Je ne savais pas alors que j’avais ce don. Si je n’avais pas eu ces six ans et demi de désert, jamais je n’aurais pu avoir cette vie de fou et ces cinquante ans à mener autour du monde."

JC : "Vous étiez Henri Grouès, comment êtes-vous devenu l’Abbé Pierre ? "

"L’Abbé Pierre c’est l’avant dernier des pseudonymes que j’ai eu dans la Résistance…"

JC : "Tout commence avec votre appel du 7 janvier 1954 dans les colonnes du Figaro, vous n’avez jamais hésité…"

L'Abbé Pierre : "En 1954 il s’est produit une explosion, une véritable insurrection nationale, mais avant cet appel, pendant 4 ans et demi, 150 types ont bâti illégalement des logis, narguant les députés… sans eux, mon appel n’aura pas eu cet écho explosif. Les braves gens découvraient avec stupeur qu’un curé décoré et ancien député vivait avec des pauvres types chiffonniers, refusant toute subside des pouvoirs publics, mendiant pour rapporter de quoi manger à des familles dont tout le monde se foutait. "

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> Il y a 60 ans : l'appel de l'Abbé Pierre… 

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