S'inspirant de la gouaille du peuple parisien, les dialogues de Michel Audiard constituent l'un des meilleurs témoignages de l'irrévérence détachée, propre aux années 1960.

Michel Audiard avec Jean Carmet et Paul Guimard
Michel Audiard avec Jean Carmet et Paul Guimard © Getty

En ce mois de décembre 1968, ce n'est pas le dialoguiste, ni le scénariste, mais le réalisateur qu'accueille Jacques Chancel. Depuis deux ans, il a entamé une carrière de réalisateur et tourne des films dont les titres sont parmi les plus longs du cinéma français : (Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais… elle cause !  ou encore Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages ).

Jacques Chancel : Vous étiez connus, chers à beaucoup de gens, surtout aux producteurs. Et un peu gavroche, vous voilà célèbre avec 2 films : Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages et Une veuve en or. J'ai l'impression que cette fois ci, vous êtes devenu un vrai bourgeois. 

C'est un travail de longue haleine. Je crois qu'il faut que je fasse encore beaucoup de films pour vraiment m'embourgeoiser. Vous disiez que j'étais gavroche, il faut le temps que ça passe. ça marque. 

Gavroche avant. Maintenant un peu bourgeois, quand même ? 

Bourgeois, il y a longtemps que j'essaie de l'être, je me suis installé à la campagne dans ce but. J'ai appris à conduire, j'ai cessé de faire de la bicyclette dans ce but. Ça fait déjà une vingtaine d'années que je m'évertue à devenir bourgeois, mais j'ai un mal fou. Je crois qu'il faut une vocation pour ça.

Est ce que vous croyez, Michel Audiard que vous avez réussi ?

Non, parce que professionnellement en tout cas, on peut s'imaginer avoir réussi. Puis tout à coup, quand je vais voir un film de Fellini, je m'aperçois que j'ai encore beaucoup à apprendre. 

Qu'est ce que vous préférez, Fellini ou Godard? 

Je préfère Audiard à Godard, mais je préfère Fellini à Audiard

Vous aimez Audiard ? 

Pas encore, non. Mais ça peut venir. Il faut encore que j'apprenne beaucoup de choses, mais je  ne suis pas blasé au point de vue cinéma. Je viens de découvrir un nouveau jouet qui est la caméra. Ça m'amuse beaucoup.

J'ai fait 78 films en tant que dialoguiste, quand j'en aurai fait autant comme metteur en scène, si là je ne réussis pas c'est que je n'étais pas fait pour ça

Michel Audiard, dans Les bons dictionnaires du cinéma, on raconte votre vie. Je dois dire qu'on sait tout maintenant. Vous êtes né en 1920 à Paris. Vous avez fait des études courtes, mais en revanche, à 13 ans, vous obtenez le certificat d'études avec mention bien. Et tout de suite après, comment ça s'est passé ? 

Tout de suite après, j'ai fait de la bicyclette dans Paris en portant des journaux. Mais le moins longtemps possible. Dès que j'ai eu la possibilité de caser une nouvelle dans un canard, j'ai arrêté de pédaler pour faire ce qui est tout de même beaucoup moins éreintant. Le métier d'intellectuel est quand même plus reposant que celui de cycliste. 

Michel Audiard, dans le cinéma, il y a plusieurs personnages, le metteur en scène. Il y a l'auteur, il y a le réalisateur. Il y a un peu plus loin, le producteur. Quel est celui qui vous va le plus droit au cœur ? 

C'est le producteur. J'en ai besoin naturellement. Je ne veux pas faire un film avec mes propres moyens. Il y a les bons et mauvais producteurs. Je crois que maintenant d'ailleurs, il y a davantage de bons producteurs qu'autrefois. Maintenant un producteur lit tout de même un sujet. Il part pas en disant J'ai Bardot sous contrat, je tourne le 26. C'est plus aussi simple. D'ailleurs, je crois que c'est l'effondrement de ce qu'on a appelé le star system. C'est que maintenant, on achète d'abord un bon bouquin. Ensuite on engage quelqu'un capable de l'adapter, de le tourner et ensuite on se dit : "Qui va pouvoir jouer ce rôle là ?" ce qui est quand même un meilleur cheminement. Autrefois, c'était tout, même le contraire. On vous disait J'ai un contrat avec Intel, alors on se mettait à lire comme un fou pour trouver un rôle qui convienne, Qu'importe le sujet.

L'auteur a de l'importance pour vous ?

C'est capital. Il y a beaucoup de gens qui peuvent tourner une bonne histoire. Je ne connais pas de metteurs en scène capables de se dépatouiller d'une mauvaise histoire. C'est essentiel. D'ailleurs, maintenant, moi, je crois qu'on fait justement appel de plus en plus aux auteurs complets, ce qui est très bien. Autrefois, on vous disait va "il va y avoir un nouveau Gabin". Maintenant, "il va y avoir un nouveau film de Truffaut ou de Renoir". Je crois que ça a pris une importance énorme." 

Quand j'ai débuté comme dialoguiste au cinéma, l'auteur, quand il passait sur le plateau, on lui mettait une chaise à l'écart, personne ne le connaissait. Il s'agissait de gens comme Prévert ou Jeanson. Excusez-moi du peu ! C'était des branquignols dont on se foutait. Une fois qu'ils avaient livré leurs papiers, ils n'avaient plus rien à voir avec le film. Ça s'est terminé. 

Qu'est ce que vous avez le plus ? Du talent ou du bon sens? 

J'ai pas tellement de bon sens. J'ai du talent, ça, c'est certain. Tout le monde vous le dira, mais j'ai pas tellement de bon sens. Je suis trop hurluberlu pour avoir du bon sens.

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