Anthropologue et ethnologue, Claude Lévi-Strauss a exercé une influence décisive sur les sciences humaines dans la seconde moitié du XXe siècle, devenant notamment l'une des figures fondatrices du structuralisme. Au moment de l'entretien, le 09 novembre 1988, Claude Lévi-Strauss a 80 ans.

Claude Levi-Strauss
Claude Levi-Strauss © Getty

Depuis ses premiers travaux sur les peuples indigènes du Brésil, qu'il avait étudiés sur le terrain entre 1935 et 1939, et la publication de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté en 1949, il a produit une œuvre scientifique dont les apports ont été reconnus au niveau international. Il a ainsi consacré une tétralogie, Les Mythologiques, à l'étude des mythes. Mais il a également publié des ouvrages qui sortent du cadre strict des études académiques, dont le plus célèbre, Tristes Tropiques , publié en 1955, l'a fait connaître au grand public.

Je vis dans le passé par mon métier, puisque les sociétés que j'étudie sont des sociétés qui disparaissent à toute vitesse

Début de l'entretien

Jacques Chancel : Claude Lévi-Strauss, chacun de vos livres nous prépare à rencontrer un savant et c'est toujours un homme qui nous est conté. Un homme vrai et un véritable écrivain. Votre oeuvre, on le sait, est prodigieusement riche. On vous dit le plus poète des penseurs français. S'est glissé un certain sourire, sans doute dans la rigueur. Depuis La structure élémentaire de la parenté. La pensée sauvage et tristes tropiques et aussi avec les Mythologiques, et plus particulièrement ce quatrième volet qui paraît chez Plon, L'homme nu, vous aidez à faire la somme des actes de connaissance. De la compréhension des autres, vous avez fait une science exacte prolongeant la pensée de Sartre, la dépassant même, vous opposant à lui et à elle. Vous avez aussi défini la fin de l'homme primitif et cassé la fameuse prétention occidentale. Pour vous, une chair d'anthropologie sociale a été créée en 1958. C'est une lapalissade de le dire, mais il est vrai que vous exercez un vaste rayonnement dans le monde. 

En avez vous conscience ? 

Claude Levi-Strauss : "Je ne peux pas dire que j'en ai conscience dans la mesure où j'aperçois quelque chose qui ressemble à ce que vous dites. J'en éprouverais plutôt une sorte d'agacement. D'abord parce que ça me vaut des attaques et des haines très féroces. Je n'aime pas ça. Et puis, parce que je crois que aussi bien les louanges que les attaques reposent, en règle générale, sur des malentendus. Car au fond, il n'y a rien dans ce que je fais qui puisse exercer une influence. Je n'essaye pas d'apporter un message, je n'ai pas de philosophie. Je ne prétends pas refaire la science. Au fond, je m'attache à des tâches qui sont extrêmement artisanales et modestes, de caractère. Et c'est par la bande, par accident qu'elles se trouvent avoir quelquefois des résonances en dehors de ce que j'ai essayé de faire." 

Mais il doit être difficile d'être considéré comme l'un des maîtres de la pensée ? 

"Mais je ne crois pas que ce soit vrai. D'abord, je ne crois pas que je sois considéré comme tel. Et de toute façon, ce serait faux. Qu'est ce que j'essaye de faire? J'essaye de témoigner pour des sociétés disparues ou près de disparaître. J'essaye de conserver présent à la mémoire des Hommes de notre civilisation et de civilisation de l'avenir, des genres de vie profondément différents de ceux que nous connaissons. C'est une tâche de conservateur. Ce n'est pas une tâche de novateur."

Aller Plus Loin

L'équipe
Contact
Thèmes associés