Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne, le plus grand écrivain russe du siècle dernier, raconte ses longues années de résistance contre un KGB implacable qui n'a jamais cessé de l'abattre et a même imaginé le tuer. "Une vraie guerre", comme il l'écrit dans son ouvrage : "Le chêne et le veau".

Soljenitsyne à Khabarovsk. Voyage retour vers Moscou à travers la Russie. Juin 1994
Soljenitsyne à Khabarovsk. Voyage retour vers Moscou à travers la Russie. Juin 1994 © Getty / Wojtek Laski

Le chêne et le veau

Le veau a finalement été plus fort que le chêne… Ainsi pourrait-on résumer la vie d’Alexandre Soljénitsyne qui, jusqu’à l’implosion de l’URSS en 1991, a dû se battre contre le chêne, le tout puissant Empire soviétique. Le chêne et le veau, pour reprendre le titre d’un de ses livres. Voici ce qu'il exprime dans cet ouvrage :

"Les livres, c'est comme des divisions ou des corps d'armées ; tantôt ils doivent, s'enfouissant sous terre, ne pas faire feu, ni sortir le nez ; tantôt, tous feux éteints, sans faire de bruit, franchir des ponts ; tantôt, masquant les préparatifs, évitant de faire s'ébouler la moindre poignée de terre - du côté inattendu, à l'intant inattendu, bondir pour une attaque concertée. Et l'auteur, comme un généralissime, tantôt lance les uns, ramène les autres pour les garder en attente."

▷ ECOUTER I Soljenitsyne explique au micro de Bernard Pivot dans l'émission Apostrophes, la signification du proverbe russe Le chêne et le veau, titre de son dernier livre. 

Monsieur X revient sur ces années de lutte et les secrets qui ont permis à l'écrivain de triompher du totalitarisme avec l'aide de dizaines de citoyens soviétiques, les Invisibles comme il les appelle, qui ont pris le risque de soustraire ses manuscrits aux manoeuvres inquisitoriales du KGB...

Le KGB, dans sa volonté de réduire Soljénitsyne au silence, a usé à peu près de tous les moyens en sa possession, même une tentative d'assassinat en 1971. Un major du KGB, Boris Ivanox, a fait cet aveu à Soljenitsyne dans une note écrite, peu avant sa mort. De son côté, Soljenitsyne, avant son bannissement, a lui-même utilisé de vraies méthodes d'agents secrets pour échapper à la surveillance du KGB et sauvegarder ses précieux manuscrits, surtout son oeuvre magistrale : l'Archipel du goulag, le livre le plus dangereux aux yeux des autorités soviétiques.

Après la guerre, le goulag... Alexandre Soljenitsyne prend sa plume

Le futur dissident est né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk dans le Caucase. Rien ne laisse deviner qu'il deviendra un immense écrivain et un opposant résolu. Il suit des études de mathématiques, de physique et de philosophie, et s'affirme comme un socialiste convaincu. Puis c'est la Grande Guerre patriotique, comme on appelle la Seconde Guerre mondiale en URSS. Mobilisé, nommé lieutenant, il fait une belle guerre. 

Promu capitaine en 1944, il est arrêté un an plus tard pour avoir critiqué Staline sur ses capacités militaires dans sa correspondance à un ami. Incarcéré en 1945, puis envoyé au Goulag, il y est détenu pendant huit ans. Le goulag, popularisé par Soljenitsyne, est un acronyme qui signifie administration des camps sous l'autorité du KGB. Il connaîtra plusieurs établissements pénitentiaires où des millions de zeks (prisonniers) ont vécu et travaillé dans d'effroyables conditions. Soljénitsyne est libéré en 1953, l'année de la mort de Staline. Mais ce n'est pas fini, il est condamné à la relégation perpétuelle au Kazakhstan, période où il sera victime de deux cancers. Il en guérit et se promet de ne plus jamais cessé d'écrire. 

Il commence à écrire clandestinement au goulag, c'est dans sa vie de zek qu'il puise pour ses premiers livres. En 1956, il est réhabilité par la Cour suprême et s'installe à Rostov-sur-le-Don où il est professeur de mathématiques. Puis il se rapproche de Moscou, s'installe à Riazan. Épisode curieux, il se remarie avec sa femme dont il avait divorcé pendant sa déportation. Cette femme va jouer plus tard un grand rôle. Manipulée par le KGB, elle deviendra une réelle adversaire.

Il commence en secret son roman Le Premier cercle. Prudent, il inaugure une technique qu'il utilisera souvent : il disperse ses chapîtres chez ses amis. Il écrit des nouvelles pièces de théâtre, des textes qui circulent clandestinement sous forme de samizdat, c'est ainsi que les oeuvres des dissidents du bloc de l'Est échappent à la censure. 

"Une journée d'Ivan Denissovitch"

En 1959, Soljenitsyne écrit en trois semaines un petit roman promis à un grand avenir, Une journée d'Ivan Denissovitch. Un texte qui raconte la vie d'un moujik dans un camp de travail, et qu'il garde. L'horizon s'éclaircit en URSS. En 1961, Nikita Khrouchtchev rend public le rapport secret de 1956, dénonçant les crimes et le culte de la personnalité de Staline. Coup de tonnerre dans le ciel soviétique, Soljenitsyne en profite pour envoyer son roman Une journée d'Ivan Denissovitch à la plus grande revue littérataire, Novy mir. 

Le livre est publié, c'est un énorme succès. L'auteur devient tout d'un coup un écrivain reconnu et presque officiel. Il est reçu au Kremlin par Khrouchtchev et sa réputation passe très vite les frontières de l'URSS.  Un énorme courrier de citoyens soviétiques qui sont passés dans les camps lui donne l'idée de L'Archipel du goulag, des témoignages racontant le tableau de ces années terribles où des millions de femmes et d'hommes ont été déportés.

En 1964, Khrouchtchev est limogé, retour au système traditionnel avec Leonid Brejnev. Soljénitsyne comprend et recourt à nouveau aux méthodes clandestines d'écriture. Il a levé une armée de bénévoles, ces invisibles, comme il les nomme, ces gens qui recueillent pour lui des témoignages d'anciens zeks et qui l'aident à dissimuler ses textes. C'est le début de la guerre. Pour le Kremlin, tous les coups sont permis... L'écrivain poursuit son oeuvre.

"L'Archipel du Goulag", itinéraire d'un livre dissident

Comment définir cet ouvrage gigantesque ? Dans son livre Soljénitsyne, le courage d'écrire, Georges Nivat, l'un des meilleurs connaisseurs de son oeuvre, le définit ainsi : "Essai d'investigation littéraire, l'Archipel est le fruit d'une vaste enquête menée clandestinement auprès des anciens compagnons de bagne et de très nombreux anciens zeks qui avaient réagi à la publication  d'Une journée d'Ivan Denissovitch.

C'est un monument littéraire, une enquête, un ouvrage historique et aussi une oeuvre collective. La troisième édition donne les noms de 257 collaborateurs. Aidés par Les Invisibles, l'auteur a mené enquêtes, interviewes et reçu des témoignages. La première préface, datée de 1967, indique qu'il a commencé à écrire à Riazan le 27 mars 1958 et achevé le 22 février 1967 au Repère, la ferme en Estonie où il a séjourné deux fois dans un incognito complet.

Interdit en URSS

Il apprend que le KGB interdit la publication du Pavillon des cancéreux qu'il avait envoyé à un ami. C'est la confirmation qu'il est considéré comme un dissident. Il dénonce la censure et pour la première fois, décide de faire passer quelques uns de ses manuscrits à l'Ouest où ils vont être publiés. Le Premier cercle obtient en France le Prix Médicis. L'année suivante, exclu de l'Union des écrivains, il ne pourra plus publier en URSS. Il envoie clandestinement à l'ouest les microfilms de L'Archipel du Goulag, sans demander sa publication.

En 1970, Alexandre Soljénitsyne reçoit le Prix Nobel de Littérature à l'initiative de François Mauriac, mais il ne va pas en Suède pour recevoir son prix, ayant peur de ne pas pouvoir revenir dans son pays. L'écrivain est charnellement attaché à la Russie, quand il sera obligé de partir, il en souffrira beaucoup. Le KGB multiplie les provocations et les attaques. Il dénonce, lors d'interviewes à des journaux occidentaux, la campagne de calomnies qui l'accable. Il y a cette tentative d'assassinat et des perquisitions chez lui ou chez ses amis. 

L'exil

Après la tragique fin d'Elizabeth Voronianskaïa, l'une des invisibles de l'écrivain, il donne l'ordre de publication en Occident, L'Archipel du Goulag aura un immense succès dès janvier 1974. Sa publication à l'Ouest déclenche la procédure, Andropov lit un véritable acte d'accusation contre Soljenitsyne. Le 13 février 1974, il est arrêté et immédiatement expulsé en République Fédérale d'Allemagne où il est accueilli par un autre prix Nobel, son ami Heinrich Böll. Puis, quand sa femme et ses enfants sont autorisés à quitter l'URSS, il s'installera à Zurich. C'est là qu'il recevra Claude Durand, un éditeur dont il fera son agent littéraire pour le monde entier, qui publiera le long et douloureux combat de l'écrivain dans le titre malicieux Agent de Soljénitsyne.

A partir de 1976, Soljénitsyne part aux États-Unis et trouve refuge dans le Vermont où il s'isole pour écrire son grand ouvrage : La Roue rouge, avant de revenir en Russie en 1994, après l'implosion de l'empire.

Aller plus loin

▷ 📖  LIRE I Soljenitsyne, le courage d'écrire de Georges Nivat, Editions des Syrtes, 2011 -  Le phénomène Soljenitsyne de Georges Nivat, Ed. Fayard, 2011

▷ 📖  LIRE I Agent de Soljenitsyne de Claude Durand, Fayard, 2011 - Jugement à Moscou : un dissident dans les archives du Kremlin de Vladimir Boukovsky, Robert Laffont, 1995 - Les prédateurs du Kremlin (1917-2009) de Hélène Blanc et Renata Lesnik Seuil, 2009. 

Alexandre Soljenitsyne est l'auteur d'une oeuvre considérable, il a notamment publié aux éditions Fayard : 

▷ Une journée d'Ivan Denissovitch (2007) - L’archipel du Goulag (3 vol., 1991-2013) - Le premier cercle (2007) - La Roue rouge (4 vol., 1983-2009) - Les invisibles (1992) - Le grain tombé entre les meules (2 vol., 1998-2003)

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  • Tom Waits Russian Dance 
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