Quarante ans après, les plaies ne sont toujours pas cicatrisées et les fantômes de l’indépendance hantent toujours le pays… Je veux parler du Bangladesh , un petit pays surpeuplé qui ne fait la une des journaux que lorsqu’il est atteint par une nouvelle catastrophe… Typhon, inondation ou encore, comme il y a peu, ce gigantesque accident dans une usine textile où on périt des centaines d’ouvriers…

Sheikh Mujibur Rahman, chef de la Ligue Awami puis premier président du Bangladesh (1972-1975)
Sheikh Mujibur Rahman, chef de la Ligue Awami puis premier président du Bangladesh (1972-1975) © Wexter / Wexter

Le Bangladesh, donc… Un pays qui est devenu indépendant en 1971 dans le sang et le tumulte. Et qui aujourd’hui encore vit avec le souvenir de cette naissance dans la douleur qui a causé la mort de centaines de milliers de personnes. Et peut-être même entre deux et trois millions de bangladais… Car, on l’a vu encore très récemment, les élections qui viennent d’y avoir lieu, et qui ont causé la mort de 18 personnes, ont été rythmées par la mémoire de ces événements sur lesquels Monsieur X a décidé de revenir. Car ils mettent aussi en évidence le cynisme des grandes puissances qui ont parfois armé le bras des assassins…

President Nixon meets with President of Pakistan Yahya Khan, 25 octobre 1970
President Nixon meets with President of Pakistan Yahya Khan, 25 octobre 1970 © National Archives and Records Service. Office of Presidential Libraries / Oliver F. Atkins

Voici un extrait du télégramme rédigé par Archer Blood, consul général des Etats-Unis à Dacca, signé par 21 fonctionnaires du Consulat, et envoyé le 6 avril 1971 au Secrétaire d’Etat à Washington, Henry Kissinger :

...Avec la conviction que la politique américaine relative aux récents développements au Pakistan oriental ne servent ni nos intérêts moraux dans leur définition la plus large, ni nos intérêts nationaux dans leur définition la plus étroite, de nombreux officiers du Consulat général de Dacca, le personnel USAID et USIS de Dacca, considèrent qu’il est de leur devoir d’exprimer leur fort désaccord avec les aspects fondamentaux de cette politique.

Notre gouvernement a échoué à dénoncer la suppression de la démocratie, notre gouvernement a échoué à dénoncer les atrocités. Notre gouvernement a échoué a prendre des mesures énergiques pour protéger ses citoyens alors qu’au même moment il s’évertue, à contre-courant, à apaiser le gouvernement central dominé par le Pakistan occidental et à atténuer l’impact négatif probable et mérité au niveau international sur ce dernier. Notre gouvernement a mis en évidence le comportement du Pakistan Occidental, que beaucoup considéreront comme une faillite morale, au moment même où ironiquement l’URSS envoyait un message à Yahaya Khan défendant la démocratie, condamnant l’arrestation des leaders démocratiquement élus du parti majoritaire [la ligue Awami qui se trouve être pro-occidental], et appelant à mettre un terme aux mesures répressives et au bain de sang.

Dans notre dernier rapport sur la politique s’adressant au Pakistan, nos intérêts dans ce pays étaient définis comme essentiellement humanitaires, plutôt que stratégiques, mais nous avons choisi de ne pas intervenir, ne serait-ce que moralement, au motif que le conflit Awami, à propos duquel, malheureusement, le terme galvaudé de génocide s’applique, est une affaire purement interne relevant de la souveraineté d’Etat. Des citoyens Américains ont exprimé leur dégoût. Nous-mêmes, en tant que personnel de la fonction publique, nous exprimons notre désaccord avec la politique actuelle et espérons ardemment que nos intérêts véritables et à long terme ici puissent être définis et nos politiques réorientées afin de sauver la position de notre nation en tant que leader moral du monde libre »

Fin avril 1971, Archer Blood est rappelé d'urgence aux Etats-Unis…..

Les liens

Pakistan et Bangladesh, deux pays frères ? Le poids de l’histoire dans les représentations bangladaises du Pakistan Un article de Jérôme Codron dans la revue "Outre-Terre" 1er trimestre 2010

Bangladesh, les fantômes sanglants de l'indépendance Un article de Michel Henry, dans Libération, 19 novembre 2013

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