On l'appelait La Chatte, mais son véritable nom était Mathilde Carré. Si Monsieur X a choisi d'évoquer son histoire, c'est qu'il reste de nombreuses zones d'ombre autour de cette espionne qui est responsable, directement ou pas, de la mort ou de la déportation de dizaines de résistants...

Francoise Arnoul incarne le rôle-titre de Mathilde Carré dans "La Chatte", film d'Henri Decoin, 1958
Francoise Arnoul incarne le rôle-titre de Mathilde Carré dans "La Chatte", film d'Henri Decoin, 1958 © Capture d'écran

C'était avant les vacances. Comment sommes-nous arrivés à parler de Mata Hari, je ne sais plus. Sans doute parce qu'une nouvelle fois, à l'occasion d'une affaire d'espionnage, on venait d'évoquer son nom, ce nom qui est presque devenu un nom commun. Pauvre Mata Hari m'a dit Monsieur X, elle ne méritait ni autant d'indignité ni autant de célébrité. Ma curiosité a été aussitôt mise en éveil et j'ai questionné mon interlocuteur. Avait il des informations inédites sur la célèbre espionne condamnée à mort et exécutée en 1917 ? 

Il m'a alors confié qu'il avait eu le privilège de compulser son dossier qui dort quelque part au Fort de Vincennes, je crois. Un dossier qui prouve que si indubitablement, Mata Hari a touché de l'argent des Allemands, elle n'a pour autant rien espionné en France. Bref, selon Monsieur X, elle a roulé ses employeurs et cette naïve a payé de sa vie sa malencontreuse intervention dans la bataille impitoyable que se livraient entre eux les services secrets. Car ce sont les Allemands, furieux d'avoir été escroqués, qui ont dénoncé Mata Hari aux Français. 

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Oublions donc cette coquette qui est devenue un personnage symbolique bien malgré elle. Et intéressons-nous à une autre femme qui est entrée dans la légende de l'espionnage, plus que d'autres, même si elle n'a pas acquis la notoriété de la pseudo danseuse javanaise. Peut-être avez-vous entendu parler d'elle ? 

On l'appelait "La Chatte"

mais son véritable nom était Mathilde Carré (née Bélard). C'était une drôle de fille, pas vraiment belle, mais qui avait du chien et du charme. Petite, féline, avec des yeux magnifiques, d'où son surnom La chatte. Née au Creusot, d'un père ingénieur, Mathilde n'était pas faite pour cette vie étriquée de la bourgeoisie provinciale et rêvait d'aventure. La solution avant-guerre était d'abord de se trouver un mari.

Elle épouse Maurice Henri Carré, l'un de ses professeurs, qui l'emmène à Oran, en Algérie où il vient d'être nommé. La guerre de 39 survient, il est mobilisé et part pour la Syrie, elle part s'installer à Alger. La chatte a un faible pour les militaires qui s'occupent de renseignements. Sur les conseils de l'un deux, elle entre dans la Croix-Rouge et regagne la France où elle s'engage comme infirmière. Elle fait ses classes dans un hôpital parisien puis est envoyée sur la ligne Maginot. C'est l'offensive allemande, Mathilde fait preuve d'un grand dévouement et d'un réel courage. La vague de la débâcle l'emporte à Toulouse.

C'est dans la ville rose qu'elle rencontre Roman Czerniawski, un bel officier polonais, alias Armand, son nom de code, qui dépend du gouvernement polonais en exil et collabore avec les services de renseignement britanniques. Elle lui propose de travailler pour lui. Il reçoit l'ordre de rejoindre Paris où il doit installer un réseau d'espionnage avec ses relations parmi les alliés, celui qu'on appellera le réseau interallié.

Armand envoie Mathilde à Vichy auprès d'officiers du Deuxième Bureau. Beaucoup d'officiers de renseignement français restent fidèles à leurs alliés anglais et ne dédaignent pas de travailler avec des camarades qui ont rejoint De Gaulle à Londres, en échange des informations sur les réseaux alliés en zone occupée. C'est à Vichy, alors que Mathilde fréquente les bars des hôtels de luxes, que des journalistes américains la surnomment La Chatte.

La Chatte et Armand ont dû arriver à Paris à l'automne 1940 et pendant une grande partie de l'année 41, ils envoient une masse de renseignements considérables à l'Intelligence Service à Londres. A la mi-1941, le réseau a grandi, il a des correspondants dans tous les ports de l'Ouest et de la Manche et dispose de plusieurs postes émetteurs. Armand décide de recruter une traductrice en allemand et se souvient de Renée, une ancienne maîtresse. Il la fait venir, La Chatte sort ses griffes, d'autant que Renée redevient la maîtresse du Polonais... ce qui aura plus tard des conséquences redoutables.

En octobre, un agent récemment recruté à Cherbourg commet une imprudence. Les Allemands confient l'affaire à Hugo Bleicher, agent de l'Abwehr qui, assez vite, remonte jusqu'à la tête du réseau. Le 16 novembre au soir, les principaux membres dirigeants de l'interallié sont réunis dans la villa à Montmartre. Le 17 novembre 1941 au matin, le quartier est cerné par l'armée allemande, Armand, Renée, Mathilde et beaucoup d'autres sont arrêtés et brutalement interrogés. 

Dès sa première nuit en prison, Mathilde craque et accepte de devenir un agent double pour le compte de l'Abwehr. L'agent retourné devient la maîtresse de Bleicher dès la nuit suivante... et va livrer à son nouvel amant le nom de tous les membres du réseau qu'elle connaît. Des dizaines d'hommes et de femmes vont tomber dans sa frénésie de dénonciation, désir de vengeance chez cette femme délaissée.

En 1941, le Special Operations Executive (S.O.E.) parachute en France un agent remarquable nommé Pierre de Vomécourt, qui cherche à entrer en contact avec Londres. Il rencontre la Chatte qui lui fait croire qu'elle aurait réussi à échapper aux arrestations du réseau Interallié et qu'elle peut l'aider à envoyer des messages à Londres. C'est un marché de dupes bien sûr, l'émetteur étant contrôlé par l'Abwehr.

En janvier 1942, il commence à avoir des doutes. Mathilde reconnaît sa trahison et accepte de trahir maintenant l'Abwehr et de travailler pour le S.O.E. Ils partent pour Londres en faisant croire aux Allemands qu'elle allait infiltrer les services britanniques. Pierre de Vomécourt revient en France et tombe entre les mains de Bleicher, c'est l'arrestation puis la déportation. 

🎥  Casting de La Chatte, film réalisé par Henri Decoin en 1958

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Cette arrestation va changer le sort de la Chatte, de Vomécourt pris par les Allemands, les Britanniques n'ont plus besoin de ménager la jeune femme et l'envoient en prison. Elle n'en sortira qu'en 1945 pour être livrée aux autorités françaises. Le 1er juin 1945, elle est transférée à Paris, où elle est interrogée longtemps et incarcérée au dépôt puis au Fort de Charenton. Le 7 juillet, elle subit son premier interrogatoire devant la Cour de justice de la Seine et transférée à Fresnes le 29 octobre.

Son procès s'ouvre le 3 janvier 1949. Sa défense repose sur son affirmation de son apport à Londres de l'organigramme de l'Abwehr sur la Résistance. Elle est condamnée à mort le 7 janvier, sachant que les témoins les plus importants - Pierre de Vomécourt, revenu de déportation, Bleicher ou Roman Czerniawski - ne sont pas entendus. Mais deux hommes des services de renseignement de Vichy sont venus à la barre témoigner en sa faveur et c'est la clé de cette histoire :

La Chatte, depuis le début, a travaillé pour les services de Vichy, telle est la vérité. Et c'est sur ordre qu'elle s'est engagée auprès de Roman Czerniawski et du réseau Interallié. Elle n'a cessé de rendre compte, la Chatte connaissait donc beaucoup de secrets qui ne devaient pas être divulgués.

D'où son silence en échange d'une libération relativement rapide... En août 1952, sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés, grâce à un brillant avocat qui plaide ses actions menées avant sa trahison, puis elle est graciée par le Président Vincent Auriol. En septembre 1954, après douze ans de détention, en Angleterre et en France, elle est libérée pour raisons de santé. 

Elle écrit deux versions de ses mémoires en 1959 et en 1975 et meurt le 30 mai 2007 à Paris VI°.

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