Croyez-vous aux fantômes ? Patrick Pesnot n'y croit pas, peut-être parce qu'il n'en a jamais rencontrés, en dépit des nombreuses enquêtes et des films qu'il a réalisés sur les phénomènes de sorcellerie et de magie populaire. Mais Monsieur X croit aux fantômes ! Nos rêves ne sont-ils pas peuplés de fantômes ?

Le moine fantôme
Le moine fantôme © AFP / Alessandro Lonati / Leemage

Le mystère de la bastide hantée

C'est l'histoire d'une excellente amie, décédée malheureusement il y a longtemps, mais ses enfants sont en vie, alors je vais lui donner un pseudonyme, appelons-là Armande

C'était une femme très distinguée, une grande bourgeoise, mais quelqu'un de très généreux, très cultivée aussi. Elle avait été très belle, mais sentant que son éclat allait déclinant après la mort de son mari, elle avait sagement choisi une charmante retraite provinciale dans le grand Ouest, une maison perdue au milieu des terres qu'on appelait dans le pays : la bastide, une sorte de manoir ou de ferme fortifiée.

J'ai reçu une lettre qui me demandait d'une façon pressante d'aller la voir, une sorte d'appel, un SOS. Je lui ai répondu que je viendrais la voir dès que possible. J'ai tardé et lorsque je me suis enfin présenté chez Armande, j'ai vraiment eu de la peine à la reconnaître tellement elle avait changé tant sur le plan physique que moral.

Elle vivait seule, juste une domestique venait l'aider quelques heures par jour, et ses deux enfants qui vivaient à Paris, venaient la voir une ou deux fois par mois. Elle avait un chien, une espèce de gros nounours, un chien des Pyrénées. J'ai senti très vite qu'elle avait peur... Et elle avait honte de cette peur, une peur irraisonnée. Ce premier soir, nous avons dîné en parlant de choses et d'autres et nous nous sommes souhaités la "bonne nuit" comme de vieux amis.

Je me disais que la solitude devait être la grande responsable de son état, dans cette maison trop grande, trop sombre, trop austère. J'imaginais sa vie au milieu de ces murs épais, dans ce silence de caveau, surtout l'hiver. En pleine nuit, j'ai d'abord entendu le chien hurler à la mort et tout de suite après, on a couru dans le couloir et on a frappé à la porte. C'était Armande, livide, terrorisée, et, avant de tomber inanimée dans mes bras, elle a murmuré : 

Le moine, il est encore revenu... 

Le moine fantôme

Elle a repris ses esprits mais était toujours effrayée. Elle a voulu me montrer sa chambre, une belle grande pièce avec une cheminée monumentale face au lit. Elle a pointé son index en direction du mur, juste entre la porte et la cheminée et m'a dit : "Il était là, agenouillé et puis il s'est relevé et a disparu, comme s'il était entré dans le mur". Le lendemain, j'ai examiné ce mur de pierre, je l'ai sondé et je n'ai découvert aucune porte secrète.

C'était un moine assez ordinaire, vêtu d'une robe et coiffé d'un capuchon. Armande ne l'a jamais vu. A la place de son visage sous le capuchon, il y avait comme un trou d'ombre, mais j'oublie un détail important : sur la robe du moine, il y avait une grande croix sans doute de couleur rouge. Cette croix rouge, c'était la croix des Templiers...

Une nuit, elle s'est réveillée en sursaut et a vu une forme floue, grisâtre, qui glissait devant son lit. Cette forme est devenue lumineuse, comme éclairée de l'intérieur. A ce moment-là, Armande a vu que cela ressemblait à un moine. Elle était pétrifiée et n'a pas eu la présence d'esprit d'allumer la lumière. Au matin, elle s'est dit qu'elle avait rêvé, un méchant cauchemar.

Mais le fantôme est revenu à de nombreuses reprises et est devenu très encombrant. Armande ne pouvait plus se dire qu'elle était victime d'hallucinations, le moine était bien là, nuit après nuit... Mais c'était encore plus étonnant, à chaque fois que le moine apparaissait, le chien hurlait à la mort. C'est ce qui m'a le plus troublé parce qu'on peut accuser les humains d'avoir des hallucinations ou d'affabuler, mais les animaux ?

Patrick Pesnot : "Elle venait de perdre son mari quand elle est arrivée dans cette maison, elle était peut-être amoindrie, vulnérable, susceptible d'être influencée ?"

Monsieur X : "Vous faites fausse route, c'était une femme remarquablement équilibrée. Si ce décès l'avait bien sûr éprouvé, elle avait surmonté son chagrin."

Non seulement le moine se laissait voir, mais il a commencé à parler. Armande l'a d'abord entendu prier avec la voix fatiguée d'un vieil homme, elle pouvait le comprendre. Il demandait pardon et implorait l'indulgence divine. Il avait sans doute commis une faute. Mon amie n'a pu le comprendre que lorsqu'il s'est adressé à elle... Ce moine s'accusait d'avoir autrefois faussement dénoncé ses amis et d'être ainsi responsable de leurs condamnations au bûcher.

- "C'était un Templier ?"  - "Un fantôme de Templier, Monsieur Pesnot."

Une nuit où le moine est apparu, il est devenu menaçant, verbalement, et lui a dit en substance  :

Cette maison est sacrée, elle a abrité un ordre religieux. En l'habitant, vous la souillez.

Ce que le fantôme voulait, c'est que la bastide retrouve sa vocation antérieure et cesse d'être habitée par des laïcs. Il était important de vérifier si cette maison avait réellement été habitée par un ordre religieux. Je suis allé à la mairie où on ne savait rien, puis au chef-lieu, compulser les archives départementales. Et là, j'ai trouvé ! La bastide avait été bâtie sur les ruines d'une commanderie de Templiers. On pouvait même penser que certaines parties de la maison, comme les celliers, dataient de cette époque. Cela donnait une sorte de réalité à l'existence du fantôme. 

Mais il y avait autre chose d'excessivement curieux qui s'est produit quelques jours avant mon arrivée à la bastide. Une nuit, Armande avait pris son courage à deux mains et avait osé toucher le moine afin de voir s'il s'agissait d'un ectoplasme ou d'un être en chair et en os. Elle a reçu une intense sensation de brûlure. Ce n'était pas seulement une sensation. Le lendemain, au jour, elle a constaté que les doigts de sa main droite étaient gonflés et rouges. Quand je suis arrivé, ses brûlures n'étaient pas encore cicatrisées, cela fait réfléchir...

Mais je commençais à y voir plus clair. Je soupçonnais que derrière cette histoire de fantôme, il y avait une manipulation bien réelle ou très terre à terre. Si le maire ignorait que la bastide avait été autrefois une commanderie de Templiers, il savait que la vente de la maison avait donné lieu à un conflit entre les héritiers, une partie de la famille ne voulait pas se séparer de la bastide. Mais finalement, c'est l'autre clan qui a eu gain de cause et la maison a pu être rachetée par mon amie.

Pour les brûlures, j'ai immédiatement pensé aux stigmatisés. L'apparition de ces brûlures pouvait être de même nature que celles des stigmates sur certains mystiques. Je me suis dit que mon amie avait eu très peur en touchant le fantôme et qu'elle avait somatisé cette peur qui s'était matérialisée sous forme de brûlures. Ce n'était pas une névropathe au début mais les apparitions régulières du fantôme avaient fini par lui mettre les nerfs à vif, elle était sous influence, mise en condition...

- "Mais le fantôme ?" - "Un trucage très habile. Un ami prestidigitateur m'a donné une partie de la solution. Ce magicien professionnel m'a rappelé que certains de ses confrères qui suscitaient des apparitions sur scène, utilisaient une lampe à phosphore, un petit appareil très pratique qui produit une belle lueur bleue très spectaculaire. Imaginez qu'on peut entourer cette lampe de gaze ou d'étamine et que peu à peu, on déroule ce tissu. Vous voyez alors la luminosité augmenter et le fantôme se matérialiser."

- "Et la robe, le capuchon ?"

- "Une sorte de structure gonflable en tissu. Mon ami prestidigitateur dit que c'est un jeu d'enfant à réaliser. Quand le fantôme voulait passer à travers le mur, c'était très simple. Il suffisait aux manipulateurs d'éteindre à distance la lampe à phosphore, plus de fantôme, il avait joué les passe-murailles. Et je suis sûr que c'était aussi un ventriloque."

En enquêtant discrètement autour de la famille des anciens propriétaires, j'ai découvert que l'un de ses fils était magicien. Pour entrer dans la maison, ce n'est pas très compliqué, les anciens propriétaires avaient dû garder les clés et puis dans ces très vieilles maisons, il y a des souterrains...

- "Et le chien ?"

- "Il y a des odeurs qui font peur aux animaux, des phéromones comme disent les spécialistes, qui ont l'odeur d'un fauve, d'un loup. Le manipulateur s'enduisait de ce produit et le chien, sentant l'odeur, hurlait à la mort."

J'ai expliqué à Armande, mon amie, qu'elle était victime d'une habile supercherie mais elle s'était habituée à son moine même si elle en avait peur, et elle n'a pas voulu en démordre, elle y croyait. Rien n'aurait pu la convaincre et elle est restée à la bastide bien que le moine ne la visitait plus. Vous imaginez bien que j'avais donné fermement son congé à ce montreur de fantômes.

Alors, Armande a fini ses jours là-bas, à la bastide. Elle est morte un an après ma visite. J'ai toujours pensé que c'était le chagrin qui l'avait rongé.

Programmation musicale

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  • Frankie goes to Hollywood  Relax
  • Nina Morato  Moi-même
  • Michel Berger  Si tu plonges

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