L'ASCO, le plus grand congrès de cancérologie mondial, vient de se terminer à Chicago. On y a reparlé des "biopsies liquides", ces analyses sanguines permettant de détecter des cellules ou de l'ADN cancéreux et de mieux dépister les cancers. Mais il persiste un grand fossé entre les promesses et la réalité.

Plusieurs procédés sont en lice. Soit on cherche des cellules cancéreuses qui circulent dans le sang, soit on s’intéresse uniquement à leur ADN. Le principe ressemble à ce que nous appelons les marqueurs tumoraux : des protéines issues de certaines tumeurs, que l’on sait doser dans le sang depuis longtemps. Mais nous savons aussi que ces marqueurs ne doivent jamais être utilisés pour le dépistage, mais uniquement pour le suivi du traitement des cancers déjà diagnostiqués.

Une spécificité insuffisante

La spécificité de ces marqueurs tumoraux est en effet insuffisante, c’est à dire que de trop nombreux sujets qui n’ont pas de cancer ont pourtant un test positif  ! Ils seraient affolés à tort si on utilisait ce marqueurs sanguin pour le dépistage des cancers. 

Le problème est le même pour ces biopsies liquides qui recherchent de l’ADN ou des cellules tumorales. On nous parle d’une spécificité de 98%. Ce chiffre paraît élevé, mais c’est insuffisant pour deux raisons. La première est que ce chiffre a été obtenu chez des malades ayant un cancer suffisamment développé pour avoir été diagnostiqué par des moyens traditionnels : palpation, mammographie, échographie, scanner. Or l’objectif annoncé de ces tests est de dépister les tout petits cancers encore indétectables. Mais dans ce cas, le seuil de détection doit être abaissé, et la spécificité diminue. Quand vous ratissez des feuilles dans une allée de graviers, si ne voulez manquer aucune petite feuille, il faut un râteau avec des dents serrées, mais vous ramassez du coup plus de graviers ! Plus vous souhaitez détecter de petits cancers, plus votre test risque d'être positif chez des gens qui n'ont rien.

Du coup, si la spécificité tombe à  90%, ça veut dire que 10% des gens qui n’ont pas de cancer auront un test positif. Ça paraît peu, mais si on généralise ce test dans une population ou un cancer est présent chez une personne sur 1000, pour chaque cancéreux détecté , 10% des autres, c’est à dire 100 personnes qui n’ont pas de cancer, auront aussi un test positif. Et donc, sur 101 personnes dont le test revient positif, une seule aura un cancer ! 

Explication : au départ, avant le test, 1000 personnes, dont 1 cancéreux qui s'ignore 

  • Si le test est très sensible il est positif chez l'unique cancéreux
  • Sa spécificité est de 90% donc 90% des 999 autres sujets auront un test négatif, et 10% un test positif soit 99,9 sujets, on arrondit à 100.
  • Le total des sujets avec un test positif chez ces 1000 personnes sera donc 100 + 1 = 101 dont un seul cancéreux
  • Pour un individu qui réalise ce dépistage, la probabilité d'être réellement porteur d'un cancer en cas de test positif sera de 1/101 soit 1% ! Un tel test serait sans aucun intérêt et conduirait à inquiéter inutilement des gens indemnes de cancer. 

Un test de dépistage doit être très spécifique pour être utilisable et ce n'est toujours pas le cas pour ces biopsies liquides

Le progrès viendra surtout de l'amélioration des traitements

Si pour certains cancers, comme celui du col de l’utérus, ou le mélanome cutané, le diagnostic précoce est simple et vital. Pour d’autres, le dépistage est une illusion aussi séduisante que vaine, et le progrès viendra plutôt des traitements curatifs, moins toxiques, et plus efficaces car mieux ciblés. C'est d'ailleurs pour ce ciblage que les biopsies liquides risquent d'être utiles à l'avenir

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