Le journal le Monde a titré sa Une du 5 avril 2019 sur “Levothyrox, une étude donne raison aux patients”, relançant la polémique concernant ce médicament utilisé quotidiennement par trois millions de français souffrant d’insuffisance thyroïdienne. Qu'apporte cette nouvelle publication ?

La polémique concernant le LEVOTHYROX commence en avril 2017 lorsque le laboratoire Merck, à la demande des autorités sanitaires, modifie la formulation de son médicament pour améliorer sa stabilité. Les médecins avaient reçu deux mois auparavant un courrier leur expliquant que ce changement de formule serait sans conséquence significative et qu’il fallait juste surveiller les patients particulièrement fragiles. Mais les patients eux-mêmes n’ont pas été informés du changement, et en été, de nombreux utilisateurs du LEVOTHYROX qui se sentaient mal depuis des semaines ou des mois ont découvert l’origine de leur trouble, à leur grande colère ! 

Des patients en colère

Cette colère fut aggravée par le déni de nombreux médecins et surtout la lenteur des autorités sanitaires à donner accès aux données scientifiques permettant d’éclairer le débat, à savoir les résultats détaillés de l’étude de bio-équivalence. C’est ainsi qu’on appelle une étude destinée à montrer qu’un nouveau médicament, par exemple un générique, est bien substituable à un autre contenant le même principe actif : on rémunére des volontaires pour prendre successivement les deux médicaments lors de deux périodes distinctes, et grâce à des prises de sang régulières, on vérifie que le taux sanguin du principe actif ne varie pas trop d’un médicament à l’autre.

Vraiment biologiquement équivalents ?

Et fait, si la moyenne des taux sanguins mesurés chez les volontaires avec le nouveau médicament est proche de celle observée pour le médicament original, ce n’est pas forcément vrai chez chaque individu. Faire la moyenne aboutit à lisser, à sous-estimer les différences d'effet des deux médicaments pour un individu donné. 

A partir des résultats détaillés de l’étude de bioéquivalence, j’avais conclu ici en 2017 qu’il était tout à fait plausible que 150 à 300.000 personnes soient déstabilisées par le changement de formule,  parfois de façon importante pour 30.000 d'entre-eux, tout cela devant se régler par une réadaptation de la posologie. En pratique, c’est ce qu’on a observé.

Que dit la nouvelle étude citée par le Monde ?

En fait ce n’est pas une nouvelle étude, mais une relecture de l’étude de bioéquivalence par des pharmacologues de haut niveau. Et ces experts insistent eux aussi sur le fait que la comparaison entre deux formules d’un médicament devrait s’intéresser aux différences observées chez chaque sujet de l’étude, et non se résumer à une simple comparaison de moyennes. De plus, les auteurs soulèvent un point de méthodologie spécifique aux médicaments hormonaux et qui pourrait avoir conduit à une sous-estimation de l’impact du changement de formule sur les patients. En effet, la substance contenue dans le médicament est naturellement présente dans le sang des volontaires, et pour comparer leurs taux sanguins avec l'ancienne et la nouvelle formule du LEVOTHYROX, il pourrait être nécessaire de tenir compte de ce taux sanguin "naturel" qui varie dans le temps et qui n'était pas identique avant la prise du nouveau et de l'ancien médicament.

En résumé, les études de bio-équivalence, utilisées notamment pour valider les génériques, sont probablement trop optimistes sur l'équivalence d'effet entre deux médicaments, car elles s’intéressent aux moyennes plutôt qu’aux données individuelles. Il est important de préciser que contrairement à ce que pourrait laisser entendre la une du Monde, cette relecture scientifique ne remet pas en cause la qualité intrinsèque de la nouvelle formule du LEVOTHYROX, qualité contestée par certains patients et un de leurs associations. Le problème est exclusivement celui d’une adaptation de posologie, souvent lente et difficile, qui peut faire suite au changement de formulation du médicament, et dont la nécessité a pu être fortement sous-estimée par les autorités sanitaires.

Source :
Concordet, D., Gandia, P., Montastruc, J. L., Bousquet-Mélou, A., Lees, P., Ferran, A., & Toutain, P. L. (2019). Levothyrox® New and Old Formulations: Are they Switchable for Millions of Patients?. Clinical Pharmacokinetics, 1-7.

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