La "taperasse" désigne la mutation digitale de la paperasse, mutation apparue avec le remplacement progressif du papier et du stylo par l'ordinateur et son clavier. Elle envahit de nombreux secteurs économiques ou administratifs, dont l'hôpital qui est particulièrement touché par cette nouvelle maladie.

La taperasse n’est pas étrangère à la souffrance au travail dont France Inter se faisait l’écho hier : nous sommes des êtres sociaux et  nous avons besoin dans notre quotidien professionnel de nous sentir utiles, de faire des choses qui ont du sens. Une infirmière ou un médecin ont choisi d’être soignants pour s’occuper des gens, par pour passer leurs journées devant un ordinateur. En 2015, une étude suisse a montré que des médecins hospitaliers passaient trois fois plus de temps devant leur ordinateur qu’avec leurs patients. 

Un compte-rendu de 39 pages !

À l’hôpital, la taperasse répond à plusieurs objectifs : documenter l’histoire du patient, assurer la traçabilité des soins, et depuis peu, faciliter leur facturation. Il est bien sûr tout à fait normal que le médecin tienne à jour les dossiers d’hospitalisation et rédige les compte-rendus de sortie, mais l’inflation de la taperasse est surtout liée à l’obsession du contrôle et de la traçabilité. Toute doit être documenté et cela devient parfois ridicule. J’ai reçu il y a quelques années le compte-rendu d’hospitalisation d’un patient ayant présenté un problème cardiaque mineur aux Etats-Unis. Il n’est resté que quarante-huit heures à l’hôpital, mais ce compte-rendu comportait trente-neuf pages ! Trente-neuf. Pour chaque médicament était mentionnés le nom de l’infirmière et l’heure de distribution. Idem pour les prises de sang et tous les examens. J’avais aussi la marque et la date de certification de tous les appareils utilisés. Non seulement j’ai perdu du temps à trouver les informations que je cherchais, mais les examens importants, à savoir les électrocardiogrammes, étaient illisibles. Un comble !

La déshumanisation a aussi un coût

La traçabilité totale évite des accidents, mais au prix d’une déshumanisation qui en génère d’autres. Personne n’a évalué l’impact global de cette taperasse sur la qualité des soins. Tous les soignants le disent, surtout les infirmières : la qualité de leur travail est proportionnelle au temps dont ils et elles disposent pour s’occuper directement de leurs patients : répondre à leur questions, ou passer du temps avec ceux qui en ont besoin. Il n’existe pas d’indicateurs qualité pour mesurer ce temps consacré  au fondement de nos métiers.

Une chose est certaine, chaque minute consacrée à documenter le travail est prise sur le temps destiné à faire le travail. Un soignant pressé et stressé travaille moins bien, et stresse en retour ses patients. Tout le monde en pâtit. 

Seule lueur d’espoir, minuscule : la nomination récente de Dominique Pon, l’étonnant et révolutionnaire directeur de la célèbre clinique Pasteur de Toulouse, comme pilote du plan “Ma santé 2022”. Mais pourra-t-il résister à la machine à broyer ? Rien n’est moins sûr.

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