L’oncle du président syrien, Rifaat Al-Assad, est dans le collimateur de la justice française. Elle enquête sur son patrimoine immobilier évalué à 90 millions d’euros.

Rifaat Al-Assad en novembre 2011
Rifaat Al-Assad en novembre 2011 © Sipa / Michel Euler / NBC / AP

C’est un véritable « Monopoly » en plein Paris. Rifaat Al-Assad possède deux luxueux hôtels particuliers (dont l’un de plus de 3000 mètres carrés, avenue Foch), ainsi qu’une quarantaine d’appartement dans les beaux quartiers parisiens. Il est également propriétaire d’un château de 45 hectares à Bessancourt, dans le Val d’Oise, de deux terrains, à Paris et dans l’Ain. Il possède encore 7 300 mètres carrés de bureaux à Lyon.

Des biens acquis entre 1984 et 1988. Un patrimoine estimé à plus de 90 millions d’euros par le fisc.

Suite à la plainte de deux associations (« Sherpa » et « Transparency international France ») une information judiciaire a été ouverte en avril 2014 sur l’origine de ce patrimoine considérable. Le juge Renaud Van Ruymbeke instruit cette enquête.

En juin 2016, Rifaat Al-Assad est mis en examen pour :

  • blanchiment de fraude fiscale en bande organisée
  • détournement de fonds publics
  • travail dissimulé

Une enquête à l’échelle européenne

L’enquête s’étend à toute l’Europe : en Espagne d’abord, où des perquisitions ont eu lieu dans la station balnéaire de Marbella. Là aussi, Rifaat Al-Assad dispose d’un patrimoine impressionnant, évalué à plus de 600 millions d’euros. Investigations en Angleterre également autour d’une luxueuse propriété londonienne dont il semble être le propriétaire à travers un trust.

« Cette instruction ne concerne pas seulement Rifaat Al-Assad, mais aussi la façon dont les autorités françaises ont validé ces opérations de blanchiment », estime l’avocat de « Sherpa », Marie Dosé.

Mais avant d’être inquiété par la justice, Rifaat Al-Assad a longtemps été protégé par la France.

Un exil doré

Dans les années 1970, il est le bras droit de son frère, Hafez Al-Assad, qui dirige la Syrie. Il est à la tête d’une brigade spéciale chargée de museler toute contestation dans le pays. L’homme est également un intermédiaire incontournable dans de nombreux marchés.

« Dans les années 70, la Syrie bénéficie d’une aide exceptionnelle de la part des pays du Golfe dans le cadre de la lutte contre Israël, explique le spécialiste du Proche-Orient, Fabrice Balanche. Ça représente quasiment 40% du PIB syrien. C’est la grande époque des achats d’usines, clés en mains, à la Tchécoslovaquie, à la Roumanie ou à la Russie… avec de confortables commissions pour les dirigeants syriens. »

Mais à partir des années 1980, les choses se gâtent. Rifaat Al-Assad tente de renverser son frère. Son coup de force est un échec. En 1984, il doit quitter la Syrie. Direction : la Russie, la Suisse, puis la France, où il est accueilli à bras ouverts.

« À cette époque, la famille Al-Assad était assez proche des dirigeants français, notamment du président de la République, François Mitterrand », se souvient l’ancien ministre des affaires étrangères, Roland Dumas.

Le 28 février 1986, Rifaat Al-Assad est fait Grand-Croix de la Légion d’Honneur par le président Mitterrand. Il est également invité aux chasses présidentielles, comme le révèle un courrier rédigé par le responsable des chasses et « l’homme de l’ombre » de l’Elysée, François de Grossouvre. Voici ce qu’il lui écrit le 19 décembre 1988 :

« Monseigneur, Le président de la République m’a confié le soin d’organiser en votre honneur, une chasse à Rambouillet, le vendredi 20 janvier 1989. Je vous accueillerai en tant que représentant du Président de la République à 9h30 au château de Rambouillet. Des battues se dérouleront de 10h à 13h (faisans, canard), suivies d’un déjeuner. Souhaitant que cette invitation vous agréez, permettez-moi, Monseigneur, de vous assurer de ma très haute considération et de mes meilleurs sentiments. »

Rifaat Al-Assad n’est pas seulement proche du pouvoir socialiste. Il soigne également ses réseaux à droite, avec l’entourage de Jacques Chirac, président du RPR et Premier ministre de 1986 à 1988. Le 20 janvier 1988, Rifaat Al-Assad reçoit, par exemple, les bons vœux du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua.

Malgré son exil en France, il maintien des liens avec le régime de Damas. Il garde même le titre de vice-président syrien jusqu’à la fin des années 1990.

Le « deal » secret avec les services secrets français

Pour comprendre pourquoi toute la classe politique est « aux petits soins » avec lui, il faut se plonger dans le contexte politique de l’époque.

Dans les années 1980, la France est visée par de nombreux attentats, au Liban. L’ambassadeur de France est même tué dans un attentat à Beyrouth, en septembre 1981. Les « services » français soupçonnent alors le régime syrien. Ils décident donc de faire passer un message à Rifaat Al-Assad. Une rencontre est organisée, à l’été 1983, près de Genève.

« Nous avons fait comprendre à Rifaat Al-Assad qu’il fallait arrêter de lancer des bombes et d’assassiner des diplomates, se souvient l’ancien chef du service de renseignement de la DGSE, Alain Chouet. Sinon, il y aura des représailles contre lui. Il a immédiatement compris. Un « téléphone rouge » a été mis en place. Et les attentats se sont arrêtés. »

Une sorte de « deal » est donc conclu : plus d’attentats, et en échange, on le laisse faire tranquillement des affaires.. D’autant plus que l’oncle de Bachar Al-Assad peut donner un « coup de pouce » dans certains gros contrats de matériels militaires, comme dans cette vente d’hélicoptères à l’Arabie saoudite, à l’été 1988.

Voilà ce que Jean-Claude Sompairac, le patron de la SOFRESA (la société chargé d’exporter l’armement français en Arabie saoudite) écrit, à l’époque, à Rifaat Al-Assad :

« Excellence, ainsi que vous le savez, le contrat d’hélicoptères pour l’Arabie saoudite dont nous avions parlé lors de notre dernier entretien a été signé il y a quelques semaines. Je tiens à vous remercier de l’aide que vous avez pu apporter à la France dans la conclusion de cette opération qui va resserrer les liens qui la lient à la nation arabe. »

Un homme très protégé

La France profite également de son carnet d’adresses au Moyen-Orient. L’ex-homme fort du régime syrien bénéficie même de la protection des services secrets français.

« Nous n’avions aucun intérêt à lui faire des misères, reconnaît Alain Chouet. On préférait le mettre à l’abri d’un certain nombre de choses. C’est une décision qui a été couverte par le pouvoir politique. »

Cette protection va durer un long moment, comme l’ont constaté les habitants de la commune de Bessancourt, dans le Val d’Oise, où se situe le château de Rifaat Al-Assad.

« Lorsque j’ai été élu maire de Bessancourt en 2001, deux membres des Renseignements généraux sont venus me faire passer un message, se souvient Jean-Christophe Poulet. Rifaat Al-Assad est pour nous un partenaire, il ne faut rien faire contre lui. »

Jusque dans les années 2000, des hommes en arme ont même circulé autour du château, braconnant parfais à l’arme de guerre.

Petits arrangements entre amis

À l’origine, le château de Bessancourt était la propriété de la famille royale saoudienne, qui l’a cédé au début des années 1980 à Rifaat Al-Assad. Lors de leurs investigations, les enquêteurs ont d’abord découvert d’étranges pratiques avec la municipalité de l’époque. Lorsque les Saoudiens ont voulu agrandir le château, ils ont versé 2 millions de francs à la commune pour mieux faire passer leur permis de construire.

Le château de Bessancourt appartenant à Rifaat Al-Assad
Le château de Bessancourt appartenant à Rifaat Al-Assad © Radio France / Benoît Collombat

« Les saoudiens ont fait un don à la commune qui a permis de financer la construction d’un gymnase pour les arts martiaux, confirme un ancien élu aux enquêteurs, le 23 mai 2016. L’opposition aurait pu dire quelque chose mais il y a eu des consignes de l’Elysée pour taire ces faits. »

Quant à Rifaat Al-Assad, il aurait également versé de l’argent aux associations locales pour être tranquilles.

Logement précaire et argent noir

De l’argent liquide circule également autour du château pour payer les nombreux Syriens à son service. 400 personnes sont ainsi venues de Syrie dans les années 1980. Il en resterait entre 60 et 70 aujourd’hui : des soutiens ou des employés de Rifaat Al-Assad, logés dans d’anciens haras, sur une quinzaine d’hectares, autour du château de Bessancourt, dans des conditions parfois précaires.

« Nous avons constaté des problèmes d’asthme sur certains enfants en bas âge, à cause de l’humidité et de la moisissure, raconte le directeur du Centre communal d’action social de Bessancourt, Elie Domergue. Nous avons relogé une famille. »

La plupart des employés étaient payés au noir. Selon un ancien responsable du personnel entendu par les enquêteurs, la famille Al-Assad retirait chaque mois 200 000 € en espèces. L’enquête a en effet montré qu’entre 80 000 et 120 000 euros étaient retirés chaque mois sur un compte Société Générale d’une de ses épouses. Ces paiements en espèces auraient duré, selon les investigations, jusqu’en novembre 2010, avant d’être réalisés par virement.

Dans les paradis fiscaux

D’où vient tout cet argent ? Comment Rifaat Al-Assad a-t-il pu acquérir son patrimoine immobilier ? Il affirme que c’est essentiellement grâce à l’aide de la famille royale saoudienne qu’il a acheté ses biens.

« Notre client a bénéficié d’une aide massive de l’Arabie saoudite qui lui a permis de se constituer son patrimoine », expliquent à la justice française les avocats. L'un de ses fils, Siwar, affirme : « l’Arabie saoudite a financé la lutte de mon père pour pousser l’Etat syrien à entamer des réformes sérieuses en Syrie ».

Rifaat Al-Assad a notamment fourni aux enquêteurs un chèque de 10 millions de dollars de l’Arabie saoudite, encaissé en juillet 1984. Mais pour les enquêteurs, cet argent ne permet pas de financer tous ses achats immobiliers, dans les années 1980.

Les avocats ont également produit à la justice trois virements saoudiens effectués, à la fin des années 2000, soit un total de 40 millions d’euros versés à Rifaat Al-Assad entre 1984 et 2010.

Selon un rapport de synthèse des enquêteurs, « la volonté de dissimulation de Rifaat Al-Assad relative à son patrimoine est caractérisée ».

Aucun achat n’est effectué à son nom, mais à celui de proches ou de sociétés dont l’oncle de Bachar Al-Assad est le bénéficiaire. A chaque fois le circuit de l’argent révèle le passage par des sociétés off-shore, dans des paradis fiscaux : sur l’île de Curaçao (dans la mer des Caraïbes), au Lichtenstein, au Panama à Guernesey ou à Gibraltar.

Un budget syrien qui explose

Les enquêteurs ont également recueilli le témoignage d’anciens dignitaires du régime syrien qui accusent Rifaat Al-Assad d’avoir récupéré de l’argent du régime, mais aussi de l’argent libyen.

Un ancien ministre des affaires étrangères syrien explique, par exemple, qu’Hafez Al-Assad aurait versé 300 millions de dollars à son frère, dont 200 millions viendraient des caisses de l’Etat et 100 million d’un prêt libyen.

Autre témoignage : celui de l’ancien ministre de la défense, Mustafa Tlass (qui est mort en juin 2017, à 85 ans). Il affirme sur procès-verbal que Rifaat Al-Assad aurait « vidé la banque centrale syrienne » et empoché « 200 millions de dollars américains en liquide, par avion, à Damas. » Des témoignages jugés « erronés » et « orientés » par ses conseils.

Les enquêteurs ont également constaté qu’au moment où il quittait la Syrie en 1984, les dépenses de la présidence syrienne quadruplaient, de façon exceptionnelle, accréditant ainsi la piste d’argent public détourné.

Entendu à plusieurs reprises par le juge Renaud Van Ruymbeke, Rifaat Al-Assad explique qu’il ignore tout de son patrimoine. Ce n’est pas la conviction de la justice pour qui il possède « la complète maîtrise de l’intégralité de son patrimoine ».

Des soupçons de trafic archéologique

Selon nos informations, l’enquête sur le patrimoine immobilier s’est récemment élargie à un possible détournement du patrimoine archéologique syrien.

Un avocat syrien, exilé en Suède, affirme auprès de la justice française avoir été spolié d’un trésor découvert par les hommes de Rifaat Al-Assad en 1975.

L’histoire est la suivante : son grand-père, agriculteur, était le maire d’un village, dont les terres auraient été confisquées par Rifaat Al-Assad pour construire un aéroport militaire. Des travaux sont lancés, lorsque les ouvriers du chantier font alors une découverte incroyable.

« Ils ont découvert sous un rocher un trésor archéologique romain sublime, explique l’avocat du plaignant syrien, Joseph Bréham. Il y avait des statues d’hommes et de chevaux à taille réelle en or, des pièces d’or… Rifaat Al-Assad a rapidement débarqué en hélicoptère pour récupérer ce trésor. Les syriens ont été spoliés d’une part de leur patrimoine. »

Des accusations qualifiées de « fantaisistes » par les avocats de Rifaat Al-Assad, qui rappellent qu'en 2015 le journal Le Monde avait été condamné pour diffamation après avoir relayé ces mêmes accusations.

Les références
L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.