L’intermédiaire Alexandre Djouhri est assigné à résidence à Londres où il a été arrêté en janvier 2018. Au cœur de nombreux secrets d’Etat, dont certains nous emmènent en Afrique, enquête sur l’homme qui inquiète l’entourage de Nicolas Sarkozy.

Alexandre Djouhri a été arrêté à Londres le 8 janvier 2018.
Alexandre Djouhri a été arrêté à Londres le 8 janvier 2018. © AFP / Photo Tolga Akmen - AFP // Montage Thomas Jost - Radio France

► Une enquête d'Elodie Guéguen

« Personne ne veut que tu rentres en France, ils ont trop peur que tu parles. » Cette phrase, c’est Alain Marsaud, ex-député Les Républicains, qui la prononce lors d’une conversation téléphonique avec Alexandre Djouhri, en 2015, alors que ce dernier est sur écoute. Dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, on est alors soucieux d’une éventuelle audition de Djouhri par des juges français. Pourquoi la perspective de son retour crée-elle tant de panique ?

Arrêté à Londres le 8 janvier 2018, Alexandre Djouhri pourrait être un personnage de roman. De son vrai nom Ahmed Djouhri, cet ancien petit caïd Franco-Algérien de banlieue parisienne est devenu un homme d’affaires puissant et immensément riche.

Fiche anthropométrique d'Alexandre Djouhri, en septembre 1981.
Fiche anthropométrique d'Alexandre Djouhri, en septembre 1981. © Radio France

Après avoir fréquenté le grand banditisme dans les années 80, il écume les boîtes de nuit branchées de la capitale, où il côtoie des stars du showbiz, des diplomates et des policiers. Notamment des Corses, proches de Charles Pasqua, qui lui font mettre un pied dans le monde de la politique.

Un rôle clé dans l’affaire libyenne

En quelques années, Alexandre Djouhri, grâce à ce réseau bien entretenu, est devenu l’un des intermédiaires de la République, un homme de l’ombre à qui la droite française a fait appel lorsqu'elle était au pouvoir, dès la fin des années 90, pour signer de gros contrats en Afrique ou au Moyen-Orient.

Les juges français qui enquêtent sur le possible financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ont la conviction qu’Alexandre Djouhri a joué un rôle clé dans cette affaire. Les magistrats pensent qu’il avait accès à l’argent libyen de Kadhafi. Et si financement politique il y a eu, ce serait sans doute passé par lui. « Les investigations révèlent les liens financiers entre la Libye de Kadhafi et Alexandre Djouhri, notamment à travers une opération immobilière dont la destination finale des fonds reste à déterminer », écrivaient les policiers dans un rapport de synthèse, en 2015. « L’interception de conversations téléphoniques d’Alexandre Djouhri a permis d’établir les liens de proximité entre lui et certains hommes politiques français. Comme Nicolas Sarkozy. »

Alexandre Djouhri aurait-il servi d’intermédiaire pour le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ?
Alexandre Djouhri aurait-il servi d’intermédiaire pour le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ? © AFP / pas d'auteur (SIPA) + Thomas Coex (AFP)

Une caution d’un million d’euros

Pour échapper à la justice, l’homme d’affaires quitte la France en septembre 2016, et refuse de répondre à plusieurs convocations qui lui ont été adressées par les juges d'instruction. Fin décembre 2017, les magistrats émettent un mandat d’arrêt contre lui. Ils entendent mettre fin à ce qu’ils vivent comme une provocation. Car Alexandre Djouhri poursuit ses activités, comme si de rien n’était. « Tous les quinze jours, on avait des nouvelles de lui, raconte le journaliste Simon Piel. Il allait en Algérie, il repassait même en Suisse. C’était une fausse cavale, même son avocat était surpris qu’il ne soit pas plus inquiet. Cette arrestation, ça lui pendait au nez. »

Tout bascule le 8 janvier 2018, lors de son arrestation à l'aéroport d'Heathrow. Libéré grâce au paiement d’une caution de plus d’un million d’euros, assigné à résidence, sous contrôle judiciaire, il doit pointer au commissariat tous les jours, sans possibilité de s’éloigner du centre de Londres. 

Il continue toutefois à fréquenter les luxueux salons du Dorchester, un célèbre palace londonien, dont il utilise les salons pour tenir des réunions de travail.

Façade de l’hôtel londonien The Dorchester, où Alexandre Djouhri a ses habitudes.
Façade de l’hôtel londonien The Dorchester, où Alexandre Djouhri a ses habitudes. © AFP / STR

Espoir des juges, panique chez les sarkozystes

Si son transfert en France a lieu (la justice britannique se prononcera sur son extradition le 17 avril 2018), il sera conduit devant les juges, notamment Serge Tournaire, qui instruit depuis 2013 ce dossier de soupçons de financement occulte. Alexandre Djouhri n’échappera pas à une mise en examen, ni même sans doute à un placement en détention provisoire, car les enquêteurs craignent qu’ils prennent la fuite.

La perspective de cette audition inquiète ceux qui ont côtoyé Alexandre Djouhri. « Dans le clan sarkozyste, il y a une certaine forme de panique depuis son arrestation, » explique Simon Piel. Va-t-il faire en sorte d’obtenir des garanties auprès de personnes haut placées pour ne pas parler ? Cela reste des hypothèses. »

Mais les réseaux de Djouhri sont bien plus vastes que ça. « Les chiraquiens aussi sont inquiets, affirme Pierre Péan, journaliste à l’origine de grandes enquêtes sur cet homme de l’ombre, et auteur de La République des mallettes(Fayard). On ne sait pas grand-chose sur ce qu’il a fait, mais lui sait pour qui il a travaillé, qui lui a demandé, combien d’argent, etc. Je pense qu’il y a des gens qui doivent mal dormir. » 

Comment expliquer qu’Alexandre Djouhri ait réussi à acquérir autant d’influence auprès de tant de personnalités ? Son entregent, son culot, sa fantaisie : autant d’atouts qui lui ont permis de rentrer dans tous les cercles de pouvoir. « Il est capable de prendre son avion pour aller boire un thé à Genève ou de payer à un patron une bouteille de vin à 3 000 €, poursuit Pierre Péan. C’est la clé de sa puissance, comme le révèle sa phrase fétiche, selon Pierre Péan : « Je les tiens tous par les couilles. » « Il dit ça à propos des grands patrons et des hommes politiques qu’il a approchés », précise le journaliste.

Une fortune qui intrigue

Alexandre Djouhri possèderait une fortune de plusieurs milliards d’euros, dont on peine à savoir l’origine. « Essayer de trouver les flux financiers qu’il génère ou qu’il a aidé à faire, c’est difficile, admet Pierre Péan. Personne ne peut dire quoi que ce soit sur où est cet argent, comment il l’a obtenu, etc. Il travaille toujours pour le compte de quelqu’un d’autre, et il prend son pourcentage au passage. » Il voyage beaucoup, notamment en Afrique, pour aider à la signature de contrats. « Il ne signe jamais un chèque ou un papier, c’est difficile pour les enquêteurs, poursuit le journaliste. Ils sentent des choses, mais ils manquent de preuves. »

Les réseaux africains

L’Afrique, justement, est au cœur de la « galaxie Djouhri ». S’il a multiplié les allers-retours à Londres ces dernières années, ce n’était pas seulement pour passer du bon temps en famille, mais surtout pour se rendre au chevet de Maixent Accrombessi. Longtemps, l’ancien directeur de cabinet d’Ali Bongo fut l’un des hommes les plus puissants d’Afrique centrale. Il était pour Djouhri une porte d’entrée pour faire des affaires au Gabon. « Accrombessi est l’homme qui a la clé du coffre du Gabon, estime Pierre Péan. Plus qu’Ali Bongo. Le pétrole, les grands contrats, etc. : tout passait par lui ! » 

Manifestations contre Maixent Accrombessi à Libreville au Gabon, le 4 mai 2011.
Manifestations contre Maixent Accrombessi à Libreville au Gabon, le 4 mai 2011. © AFP / WILS YANICK MANIENGUI

Une écoute téléphonique, effectuée le 20 mars 2013 dans le cadre de l’enquête judiciaire sur un éventuel financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, montre que Djouhri s’intéressait particulièrement au pétrole gabonais. Il téléphone à Frédéric Bongo, chef de la sécurité nationale du Gabon et demi-frère du président Ali Bongo :

-         Alexandre Djouhri : « Dans trois jours il y a I'OPEP qui va se tenir au Gabon. Avec tous les pays producteurs. J'avais beaucoup de messages à faire passer au président. Je sais comment augmenter le rendement sur le prix du baril, tu vois ce que je veux dire ? »

-         Frédéric Bongo : «  D'accord. »

-         AD : « Il y a beaucoup de choses comme ça que je voulais lui expliquer, c'est pour ça que je voulais le voir. C'est que bénef. C'est productif. Moi, quand je le vois, c'est pas contre-productif. »

-         FB : «  Si je déclenche un rendez-vous, tu prends ton avion et tu viens ? »

-         AD : « Oui, voilà, c’est ça, déclenche ! »

Dans les milieux présidentiels africains, Djouhri semble comme un poisson dans l’eau.  C’est en Afrique qu’il a développé son sens des affaires et qu’il s’est constitué ses premiers réseaux. « Il a grandi en banlieue, c’est un fils d’immigré algérien, il se sent à l’aise dans cet univers, explique Joan Tilouine, journaliste au Monde Afrique. Il a appris les codes des palais présidentiels africains, appris à trouver les bons mots, les bons cadeaux aussi parfois… Puis il a noué ses réseaux avec une nouvelle génération de puissants comme Teodorin Obiang qui fut le premier condamné dans l’ 'affaire des biens mal acquis' » raconte Joan Tilouine.

Les réseaux corses

En Afrique, Alexandre Djouhri croise la route de son ami Bernard Squarcini. Un autre personnage de l’enquête judiciaire concernant l’argent libyen. Les deux hommes sont soupçonnés d’avoir aidé l’argentier de Kadhafi, Bechir Saleh, recherché par Interpol, à fuir la France entre les deux tours de la présidentielle de 2012. 

Bernard Squarcini, l'ancien patron du renseignement intérieur (DCRI) s'est, depuis 2012, reconverti dans la sécurité privée, pour le compte de grandes sociétés, comme le groupe LVMH. Certaines de ses missions l’emmènent en Afrique, notamment au Gabon. C’est ce que montre, aussi, l’enquête des juges français.

Bernard Squarcini n’est pas le seul Corse implanté en Afrique à avoir « adopté » Djouhri. « On pourrait presque dire qu’il fait partie du milieu corse, s’amuse Pierre Péan. Il a toujours eu beaucoup de Corses dans son entourage : François Antona, Casavona, Marchiani, Squarcini, et tout le système Pasqua. Dès la fin des années 80, Djouhri était dans ces réseaux-là. »

Alexandre Djouhri et Bernard Scquarcini
Alexandre Djouhri et Bernard Scquarcini © Sipa / SIPA // PQR L'EST REPUBLICAIN

Des réseaux corses qui font, eux aussi, des affaires en Afrique. « Le Gabon a été ce ‘hub’ politique, logistique, sécuritaire de la France en Afrique ces dernières décennies, constate Joan Tilouine. Beaucoup de Corses tiennent des restaurants, des casinos, des boîtes de nuit, gèrent des paris – un vrai business en Afrique. »

Tentative d’approche sur Emmanuel Macron

Peu avant son arrestation, Alexandre Djouhri a tenté d’approcher d’Emmanuel Macron, une démarche assez conforme au personnage : en 2013, il se vantait d’un rendez-vous qu’il disait avoir décroché avec François Hollande.

En décembre 2017, le Canard enchaîné révélait qu’Alexandre Djouhri avait été invité à l’ambassade de France à Alger, pour une soirée en l’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président français était en voyage officiel en Algérie. Il aurait profité de la bienveillance d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay. « L’invitation est venue de Maurice Gourdault-Montagne [secrétaire général du Ministère de l'Europe et des Affaires Etrangères], affirme Simon Piel. C’est une des rares entrées que Djouhri conserve encore au sein du pouvoir macroniste. » L’Elysée a été plutôt irrité en apprenant la nouvelle.

Et en attendant, Djouhri face aux juges, ce sera peut-être après le 17 avril 2018, date à laquelle la justice britannique se prononcera sur la demande d’extradition qui a été adressée par les autorités françaises.

Sollicité, l’avocat français d’Alexandre Djouhri, Me Cornut-Gentille, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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Comme chaque mois, retrouvez après l'enquête les réponses des journalistes de la Cellule investigation de Radio France aux questions et remarques des auditeurs, relevées par le Médiateur de Radio France.

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