Enquête sur la conquête de la Fédération française de rugby par l’ancien entraîneur du XV de France. Et les soupçons de conflits d’intérêt qui le visent.

Bernard Laporte en conférence de presse à Dubaï, le 6 mai 2017
Bernard Laporte en conférence de presse à Dubaï, le 6 mai 2017 © AFP / Giuseppe Cacace

Enquête de Sylvain Tronchet

Visé par une enquête de l’inspection générale de la Jeunesse et des Sports, le président de la FFR est en pleine tempête, moins d’un an après son élection inattendue. Les méthodes et les relations de Bernard Laporte suscitent des remous rarement vus au sommet d’une grande fédération sportive. Retour sur la conquête de la FFR et la gestion de l’ancien secrétaire d’Etat chargé des Sports. 

Une élection « à la Macron »…

Quand il annonce sa candidature à la présidence de la FFR, début 2014, personne dans le monde du rugby ne croit que Bernard Laporte puisse arriver à ses fins. « Je me souviens de lui avoir demandé si c’était une blague, se souvient son ami, l’ex président du Stade Français, Max Guazzini, mais il m’a répondu que non seulement ce n’en était pas une, mais qu’en plus il comptait bien être élu. Finalement, il a fait un peu comme Macron ». La Fédération ressemble en effet à une forteresse imprenable. Depuis 80 ans, les élections y sont verrouillées, jouées d’avance. « Les présidents de comité régionaux montaient à Paris avec des liasses de pouvoirs des clubs, et ils votaient comme on leur disait de voter », explique un bon connaisseur de la FFR.

Dans l’équipe du président sortant, Pierre Camou, personne ne voit venir le danger. D’autant plus que Bernard Laporte n’est pas forcément un candidat très crédible. « Au moment de sa candidature, le monde du rugby n’a pas oublié l’affaire de la lettre à Guy Môquet qu’il a fait lire à Clément Poitrenaud, ou l’histoire rocambolesque de la reprise du Stade Français où il présente un investisseur qui s’avère être un escroc », explique le journaliste spécialisé rugby Philippe Kallenbrunn. Le futur candidat est également connu pour ses propos parfois excessifs. Il vient d’ailleurs d’être suspendu 16 semaines par la FFR pour avoir traité un arbitre de « nul et incompétent complet ». Dans son livre, « Ce rugby que j’aime », Bernard Laporte raconte d’ailleurs que c’est au sortir de la commission de discipline qu’il a conçu le projet de conquérir la FFR, scandalisé par le fait que personne ne l’ait accueilli, et qu’on lui ait parlé comme à un étranger, lui, l’ancien entraîneur du XV de France.

Site de campagne de Bernard Laporte, capture d'écran faite le 02/11/2017
Site de campagne de Bernard Laporte, capture d'écran faite le 02/11/2017 / DR

… Et une campagne à la Obama

Pour conquérir la « forteresse », celui qui est encore entraîneur de Toulon va mettre en place une véritable machine de guerre électorale. Malgré le faible nombre de votants (1885 présidents de clubs), son équipe va s’adjoindre les services de Spallian, un cabinet spécialisé dans l’étude électorale sur le web. « Ils nous ont aidé à cibler notre électorat et à voir ce qui remontait des régions sur les réseaux sociaux », explique aujourd’hui Claude Atcher, qui fut l’un des artisans de sa campagne. Une agence de communication, RevolutionR, va également assister le noyau dur de l’équipe de campagne composée d’une douzaine de personnes. Site internet, réseaux sociaux, sortie d’un livre programmé à quelques semaines de l’élection… Bernard Laporte va aussi réaliser une campagne de terrain : 120 déplacements en 15 mois. « On n’a rien vu venir, admet aujourd’hui un membre de l’équipe sortante du Président Pierre Camou. Ils avaient récupéré les bases de contact de la fédération, ils avaient le numéro de portable de tous les présidents. »

Une cellule téléphonique a passé son temps à appeler les votants et tous ceux qui pouvaient influencer l’élection. Et pour finir, Bernard Laporte a téléphoné directement à des centaines de présidents comme en témoigne ce dirigeant d’un club amateur de région parisienne : « On est un peu surpris quand Bernard Laporte vous appelle, il est directement dans le tutoiement et il a une énergie communicative. Il m’a appelé une fois au début de la campagne, puis sa responsable de campagne, puis lui encore à l’approche du vote. Je recevais des messages… ».

Extrait du catalogue d’une agence proposant des conférences de Bernard Laporte
Extrait du catalogue d’une agence proposant des conférences de Bernard Laporte / DR

L’équipe Laporte ne laisse rien au hasard. Le jour du vote, des bus ont été affrétés pour que les présidents puissent venir voter à Marcoussis.

Reste une question : combien a pu coûter une telle campagne ? « Plusieurs centaines de milliers d’euros » estime un ancien membre de la fédération. Claude Atcher nous a présenté des comptes soldés à 110 000€, mais ils ne couvrent pas toutes les dépenses. D’après lui, les deux agences ont travaillé gratuitement. Après l’élection, RevolutionR va récupérer la communication de la candidature française pour la coupe du monde. Une récompense pour services rendus ? « Non », affirme Claude Atcher, qui précise même qu’il n’a « pas été satisfait des services de l’agence et qu’il n’envisage plus de travailler avec elle à l’avenir. » Dont acte. En face, un membre de l'équipe de Pierre Camou affirme que la campagne du président sortant a coûté 25 000€.

Difficile d’y voir clair, tout comme sur le financement de cette opération. Bernard Laporte a affirmé en cours de campagne qu’il payait la campagne grâce à des conférences dont il reversait les revenus à son association. Sachant qu’il « vaut » environ 10 000€ la séance sur le marché des conférenciers (moins les charges), il a fallu en faire un certain nombre…
 

Histoires de coups de fil…

Parvenu à la présidence de la FFR, Bernard Laporte installe un style qui tranche résolument avec celui de ses prédécesseurs. En témoignent quelques coups de fil présidentiels qui ont choqué de nombreux membres de la fédération. 

Le 16 avril, alors qu’il est en déplacement à Singapour, Bernard Laporte appelle l’arbitre d’un match de division inférieure qui se joue sur le terrain de Lavaur dans le Tarn. Il intervient en faveur de deux  joueurs de La Seyne-sur-Mer menacés de ne pas pouvoir jouer faute d’avoir pu présenter des documents en règle. Cet épisode est raconté sur un forum par un dirigeant de Lavaur. Il ne souhaite plus s’exprimer aujourd’hui, mais nous a confirmé toute l’histoire. L’un des joueurs concernés est associé avec Bernard Laporte dans un restaurant. Il lui a donc demandé d’intervenir. Même s’il avait effectivement le droit de jouer, l’intervention présidentielle dans un match de seconde zone a laissé quelques traces.

Pendant sa campagne, un président de comité régional favorable à Pierre Camou, le président sortant, avait affirmé que le candidat Laporte l’avait appelé pour le menacer. Un autre président de comité régional nous a confirmé avoir été reçu un coup de fil peu amical de Bernard Laporte après son élection. Il sortait juste d’une réunion interne et le président de la FFR, manifestement bien informé, lui a passé un savon en l’accusant d’entraver les réformes qu’il comptait mettre en place.

Une autre scène nous a été racontée par plusieurs témoins. Quelques semaines après son élection, en plein comité directeur, Bernard Laporte répond à un appel. « Quand il a raccroché, raconte un dirigeant, il nous a dit : c’était Mohed Altrad (le président du club de Montpellier), manifestement il n’a pas l’air content des bonnes relations qu’entretiennent la Ligue et le Racing. Moi personnellement, qu’il puisse afficher comme ça sa proximité avec un président de club, ça m’a scié. »

Les contrats avec le groupe Altrad

Cette proximité entre le président de la FFR et celui du club de Montpellier va éclater au grand jour le 16 août 2017. Ce jour-là, le JJD révèle que Bernard Laporte a signé, via sa société BL communication un contrat avec le groupe Altrad, numéro un européen de l’échafaudage. 150 000€ pour quatre conférences et l’utilisation de l’image de l’ancien secrétaire d’Etat chargé des Sports. L’entrepreneur, classé 36e fortune française, est plutôt généreux. Les conférences en entreprise de Bernard Laporte se négocient en général aux alentours de 10 000€.

Ce contrat, signé sans tambours ni trompettes en février 2017, est suivi par un autre, largement médiatisé le 7 mars. Altrad devient le premier sponsor à pouvoir afficher son nom sur le maillot du XV de France. Une petite révolution dans le rugby français, qui était une promesse du candidat Laporte, mais qui intrigue à plusieurs égards.

Cette attribution s’est faite sans appel d’offres, ce qui est légal, mais étonnant pour Gilles Dumas, président de l’agence Sportlab : « la logique aurait voulu qu’on consulte les partenaires historiques (BMW, Orange, GMF et Société Générale) et qu’on leur demande combien ils étaient prêts à mettre en plus pour obtenir le graal qu’est le maillot, explique ce spécialiste du marketing sportif. Dans le monde du rugby, c’est un peu l’omerta, mais les infos que j’ai me confirment que les partenaires principaux ne sont pas ravis de ce qui s’est passé. » 

Extrait du contrat signé entre la FFR et Altrad investment authority
Extrait du contrat signé entre la FFR et Altrad investment authority / DR

D’autant que le montant du partenariat paraît étonnamment faible : 1,5 million €, quand tous les autres partenaires paient 4 à 5 millions par saison pour une exposition moindre. 

Mais ce ne sont pas les seules questions suscitées par ce contrat que nous nous sommes procurés. Une clause prévoit notamment que le groupe Altrad et la FFR s’engagent « à ne rien faire qui puisse porter préjudice à l’image et à la réputation » de l’autre. Si ce type de clause peut paraître classique dans une relation commerciale standard, comment l’interpréter au vu des événements récents, alors que certains réclament de Bernard Laporte qu’il saisisse la commission de déontologie du rugby français ?

Extrait du contrat signé entre la FFR et Altrad investment authority
Extrait du contrat signé entre la FFR et Altrad investment authority / DR

Enfin, dans son enquête extrêmement complète, le JDD révélait qu’à au moins deux reprises, le groupe Altrad avait mis des jets privés à disposition du président de la FFR. Un « service » potentiellement légal, à condition de faire l’objet d’une convention. Le 1er septembre, dans une interview à Midi Olympique, l’homme d’affaires affirme que cette « aide matérielle » s’est effectuée « conformément à une annexe du contrat de sponsoring passé avec la FFR ». Nous n’en avons pas trouvé trace dans les annexes du contrat.

A peine élu, Laporte soutient Altrad

Le nom de Mohed Altrad apparaît dès le premier comité directeur de la FFR de l’ère Bernard Laporte. Onze jours après son élection, l’ancien entraîneur de Toulon va faire voter une décision en faveur du projet de rachat du club anglais de Gloucester par l’industriel montpelliérain. Les vues d’Altrad sur cette équipe suscitent pourtant de nombreuses réticences dans le rugby européen. Que se passerait-il si deux clubs possédés par un même homme se rencontraient en coupe d’Europe ? Le conflit d’intérêt semble évident. La plupart des réglementations sportives proscrivent ce genre de situation, y compris la charte éthique de la FFR. Malgré cela, la fédération va se prononcer en faveur de l’opération. Le 14 février, Bernard Laporte se rend spécialement à Genève pour soutenir Mohed Altrad devant l’union des clubs européens alors qu’il ne siège pas habituellement dans cette instance. Malgré ce soutien de poids, le veto de la ligue anglaise met fin au projet. La Ligue nationale de rugby, qui chapeaute les clubs professionnels s’était également prononcée contre. Ce n’est alors que le premier épisode d’une série de conflits.

Bernard Laporte et Mohed Altrad
Bernard Laporte et Mohed Altrad © Maxppp / Bruno Campels

Guerre entre la Fédération et la Ligue autour du cas Altrad

Mohed Altrad et Bernard Laporte ont un point commun : tous les deux entretiennent des relations détestables avec la Ligue nationale de rugby. Mohed Altrad est peu apprécié de ses confrères présidents de club qui l’accusent, entre autres, de « déréguler le marché » par sa politique de recrutement, lequel les a traités en retour « d’imbéciles ». Bernard Laporte, lui, s’affronte régulièrement avec le président de la LNR qu’il a comparé à un dictateur africain sur Twitter.

En mars, la Ligue décide de reporter la rencontre Montpellier-Racing en raison d’un mouvement de grève chez les joueurs franciliens, inquiets d’un projet de fusion de leur club avec le Stade Français. Mohed Altrad est furieux. Il ne veut pas de ce report. La Fédération vient alors à sa rescousse en annulant la décision de la LNR au nom « de l’intérêt supérieur du rugby », le seul moyen qu’elle ait pour s’immiscer dans les affaires du monde professionnel. La Ligue attaque sur le terrain judiciaire, et le Conseil d’Etat lui donne raison.

Le match se joue le 22 avril 2017 dans une ambiance épouvantable. Les banderoles anti-LNR, qui fleurissent ce jour-là dans le stade, valent au club de Montpellier de passer devant la commission de discipline de la Ligue. L’enceinte est suspendue pour un match. Montpellier fait appel devant la Fédération. La suite est maintenant connue : Bernard Laporte est soupçonné d’être intervenu auprès de la commission pour atténuer la sanction contre Montpellier. La ministre des Sports, Laura Flessel, saisit l’inspection générale de la Jeunesse et des Sports. Son rapport, attendu initialement début novembre, ne devrait arriver qu’à la fin du mois d’après l’entourage de la ministre. D’ici là, la FFR saura si elle a décroché l’organisation de la Coupe du Monde de rugby 2023.

« Si on n’a pas la Coupe du Monde, ça va être explosif… »

Depuis le début de l’affaire Laporte/Altrad, à l’exception de quelques présidents de clubs professionnels, aucune figure du rugby français n’a osé prendre position publiquement. « Personne n’ose trop parler de peur de passer pour celui qui aura fait capoter la candidature pour la Coupe du Monde », nous a expliqué un opposant à Bernard Laporte sous couvert d’anonymat. Même si le ministère se défend de vouloir protéger le dossier « France 2023 », le retard pris par les enquêteurs de l’inspection générale dans la remise de leur rapport semblait être à l’avantage du Président de la FFR. Une victoire dans l’attribution de la compétition lui aurait permis de défendre son action, même si ses méthodes restaient contestées. Depuis que la Fédération internationale a indiqué sa préférence pour la candidature de l’Afrique du Sud, la cote de dossier français - pourtant favori - s’est effondrée. Plusieurs opposants à Bernard Laporte annoncent déjà une nuit des longs couteaux dans le rugby français. « Si on ne l’a pas, ça va être explosif », prévient un élu de la Fédération. D’autant qu’à côté de l’affaire Altrad, d’autres dossiers pourraient rattraper le président de la FFR. La personnalité de Claude Atcher (lire notre enquête en cliquant ici), élément clé de sa campagne électorale, qu’il a placé à la tête de « France 2023 » suscite de nombreuses réprobations.

Le 1er novembre 2017, Le Canard enchaîné révélait qu’il était actionnaire d’une mystérieuse société britannique dont l’objet pourrait être d’acquérir des droits télé sportifs. De quoi poser de nouvelles questions quant à d’éventuels conflits d’intérêts.

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