En baisse de 25 à 6,5 millions d'euros, la dotation de l'État allouée au Parti socialiste en 2018 oblige ce dernier à "dégraisser le mammouth". Vente de Solférino, licenciements : récit d'une débâcle.

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, dans la cour de Solférino, le 5 avril 2018.
Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, dans la cour de Solférino, le 5 avril 2018. © AFP / JOEL SAGET

Une enquête d'Isabelle Souquet

Le 18 juin 2017, le Parti Socialiste est à terre. Les défaites électorales se sont accumulées, et au soir des législatives, avec seulement 30 députés alors que le groupe majoritaire en comptait plus de 270, le PS est exsangue. L’atmosphère est crépusculaire. 

Le premier secrétaire Jean-Christophe Cambadélis se retrouve à Solférino dans un bâtiment complètement vide "seul, sans un coup de téléphone, de personne" dira-t-il. Ce soir-là il lui faut prendre les décisions qui pourraient permettre au parti de survivre à cette avalanche de coups durs. Et d’abord trouver de l’argent. Et il va en falloir beaucoup.

Jean-Christophe Cambadélis, le 11 juin 2017, au siège historique du Parti socialiste, Solférino
Jean-Christophe Cambadélis, le 11 juin 2017, au siège historique du Parti socialiste, Solférino © AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT

Vendre Solférino pour avoir un candidat en 2022

Petit rappel : les partis vivent en grande partie (environ 50 %) des dotations allouées par l’État, qui calcule la somme en fonction des suffrages obtenus au premier tour des élections législatives. La dotation du PS en 2014 était ainsi de 25 millions d’euros. Avec seulement 1,7 million de voix en juin 2017, le PS ne sera donc doté cette année que de 6 à 6,5 millions d'euros par l’État. A l’échelle d’un quinquennat c’est un manque à gagner d’environ 100 millions d’euros. 

Avant les élections de 2017, le parti a besoin d’aligner chaque année un budget de fonctionnement d’environ 22 millions d'euros pour Solférino, c’est-à-dire le siège du parti, dont 12 millions de masse salariale. Après les défaites, le calcul est vite fait : il faut vendre Solférino au plus vite et engager un plan social. 

La décision de vendre est donc prise le soir même du second tour des législatives, le 18 juin 2017. Avec trois objectifs : rembourser les dettes de campagne (le PS a emprunté 8 millions d’euros au Crédit Coopératif, qui a exigé en garantie l’hypothèque de Solférino en cas de débâcle électorale), provisionner de quoi être en mesure de présenter un candidat en 2022, et enfin racheter un siège, moins cher et plus pratique.

Une plus-value de 37 millions d’euros 

L’immense hôtel particulier de 3 400 m² est donc mis en vente. Avec ses quatre étages de couloirs et de petits bureaux, il est peu pratique, mais son emplacement en fait un lieu très recherché. 

Le trésorier Jean-François Debat lance les appels d’offres… sous conditions. Valeurs de gauche oblige, le PS se donne devant notaire les moyens de récuser certains acheteurs. "Nous voulions éviter les monarchies pétrolières, des milliardaires russes, des fonds de pension ultra-libéraux et extrêmement agressifs" explique le trésorier. 

Promoteurs immobiliers, grandes banques, institutions financières, mutuelles et assureurs se manifestent. Solférino est finalement emporté par APSYS, société foncière gestionnaire d’une trentaine de centres commerciaux. La société, qui entend y installer son siège social, prévoit deux ans de travaux.

En passant, le PS fait une très belle opération financière : le siège, acheté par le parti en 1986 à la Mutualité Fonction Publique pour 53 millions de francs – soit un peu moins de 8 millions d’euros - est vendu en décembre 2017 45,5 millions d’euros. Un 13 700 euros du mètre carré, et une plus-value de 37 millions d’euros, dans un marché de l'immobilier qui atteint des sommets. De plus, comme le PS en était propriétaire depuis plus de 30 ans, il bénéficie d'un abattement d’impôts sur cette plus-value.

Un nouveau siège plus fonctionnel

Le PS part alors en chasse de son nouveau siège. 

Plusieurs emplacements dans Paris ou en proche banlieue : trop vieillots, trop difficiles à moderniser… Le choix se porte finalement sur un ancien bâtiment d’usine à Ivry, rue Molière.

Le nouveau siège du Parti socialiste, rue Molière, à Ivry.
Le nouveau siège du Parti socialiste, rue Molière, à Ivry. © Maxppp / Alexis Sciard / IP3 PRESS

L’ambiance y est radicalement différente. L’ancienne usine a été réhabilitée en 2010, pour abriter des ateliers d’artistes, un verrier (qui est toujours installé dans une partie du bâtiment), un cabinet d’architectes (sur le point de partir à la retraite) et une entreprise de services, des startuppers qui ont transformé le lieu en le dotant de grands espaces ouverts, d’un toit en verrière et d’une terrasse aménagée. Le changement de style est total. Beaucoup plus petit que Solférino, le lieu fait seulement 1 200 m², mais est beaucoup plus fonctionnel.

L’enveloppe globale dédiée – moins de 10 millions d'euros – devrait être respectée. Mais il y a encore quelques incertitudes sur les travaux, plus importants que prévu, ce qui a obligé à reporter l’inauguration, initialement prévue le 21 septembre 2018. Il s’agit notamment d’aménager une grande salle de réunion, et un solide système de visioconférence : restrictions de budget obligent, il y aura moins d’allers-retours depuis les fédérations et le plus possible de téléconférences.

"Ça fera du bien aux socialistes de se poser dans le métro en sortant de l’Assemblée ou du Sénat"

Dira-t-on "Molière" comme on disait "Solférino" ? Le pli risque d’être difficile à prendre, d’autant que le choix d'Ivry reste controversé.

Militants et cadres du parti sont très divisés. Les critiques portent à la fois sur le côté historique et sentimental, sur le thème "on brade l’histoire du PS". Jean-Christophe Cambadélis s’est fait traiter de "liquidateur", d’autres arguent que "les militants valent bien un siège parisien", sans oublier le côté pratique : trop loin des gares pour les militants de région, et enfin – surtout du côté des cadres –  trop loin des lieux de pouvoir pour un parti qui continue à se voir comme un parti de gouvernement. Pour François Rebsamen "le parti communiste, qui est allé s’installer place du Colonel-Fabien dans le 19ème arrondissement, n’a pas renoué pour autant avec l’électorat populaire". 

D’autres, de manière informelle, disent qu’il est temps de se réinventer, que "ça fera du bien aux socialistes de se poser un instant dans le métro en sortant de l’Assemblée ou du Sénat", et qu’en plus, ils ont été "accueillis comme jamais" dans ce quartier.

Les fédérations et le siège à la diète

Mais le dossier le plus douloureux pour le PS a été la vague de licenciements qu’il a fallu impérativement engager, pour se séparer de plus de la moitié des permanents. Une centaine de personnes travaillaient au siège, et au bout du processus, il n’en reste que 42. 

Les coupes sombres ont touché les fédérations en région, où l’ajustement a été difficile. Suppression d’un mi-temps par ici, d’un autre temps partiel ailleurs, plus aucune "fédé" ne dispose désormais d’un permanent à temps plein. Trois d’entre elles ont dû revendre leurs locaux. Dans d’autres, d’indispensables travaux de rénovation ont été faits l’été dernier par les militants eux-mêmes. 

Une ancienne section locale du Parti socialiste à louer.
Une ancienne section locale du Parti socialiste à louer. © Maxppp / Didier Faucard / PHOTO PQR / SUD OUEST

Il faut dire que le PS avait beaucoup de personnel. "On s’est rendu compte qu'à un moment donné, ils étaient avant tout des salariés plutôt que des militants" admet l’ancien député socialiste Michel Pouzol.

Avant 2017, la "maison PS" proposait des salaires confortables : un chef de service pouvait ainsi émarger aux environs de 7 000 euros mensuels. Sous couvert d'anonymat, un ancien cadre du parti plaisante même sur ce thème : "Conditions de travail, salaire, avantages sociaux, le paradis socialiste on l’avait inventé : c’était à Solférino !"

Des licenciements dans la douleur

Les licenciements, les cadres du PS l’affirment la main sur le cœur, se sont fait au mieux, au plus juste, voire de façon assez généreuse. Sur le papier, les choses ont été bien faites : plan de formation, suivi des salariés, négociations syndicales qui aboutissement à des primes extra-légales quadruplées. Mais beaucoup de salariés ont très mal vécu la fin de leur contrat. 

Éric Plumer en est encore un peu sonné. Figure du PS, surnommé "Jaurès", le massif patron du service d’ordre durant 18 ans était seul permanent à la tête de 500 bénévoles. Il dit avoir longtemps demandé à rencontrer un administratif pour savoir à quoi s’attendre. "Quand j'ai enfin pu voir le futur organigramme du parti, j’ai vu que mon poste n’apparaissait plus, raconte-t-il. Dans la seconde qui suivait, j’ai compris que j’étais licencié. Et puis il y a eu ensuite des propos inqualifiables : on me disait qu'il était temps que je parte vu l’âge avancé que j’avais, que je devais m’intéresser à ma famille, etc. J’ai trouvé ça très blessant et indigne d’un parti de gauche qui dit avoir des valeurs."

"Les gens étaient dans une forme de haine les uns par rapport aux autres" Karine Gautreau, ex-cheffe du service presse et communication du Parti socialiste

Même son de cloche chez plusieurs salariés, qui décrivent des membres de la direction collégiale qui rasent les murs, qui livrent des informations au compte-gouttes, des conciliabules de couloir, et une ambiance totalement exécrable. 

Ils sont nombreux à avoir appris leur licenciement dans les colonnes du Canard Enchaîné. "Les gens étaient dans une forme de haine les uns par rapport aux autres, se souvient Karine Gautreau, l’ex-cheffe du service presse et communication du Parti socialiste. Ceux qui espéraient sauver leur peau passaient leur temps à se faire des croche-pieds les uns aux autres."

Dans cette débandade générale, les futurs ex-salariés ont espéré, disent-ils – à défaut de soutien – entendre quelques mots de la part de la direction, avoir un moment de partage pour se dire au revoir les uns aux autres. En vain. Il y a bien eu la traditionnelle galette des rois, mais le cœur n’y était pas. "Chacun a signé son papier et est parti de son côté, raconte un des anciens permanents. C’est tellement impensable de la part de gens qui prônent les valeurs de solidarité."

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