La pratique du rugby devient de plus en plus violente et les chocs reçus ont des effets mal évalués : les K.O à répétition provoquent des lésions invisibles au cerveau.

KO de Sébastien Chabal, coupe du monde de rugby en 2007 à Toulouse
KO de Sébastien Chabal, coupe du monde de rugby en 2007 à Toulouse © Maxppp / Laurent Theillet

Enquête d'Isabelle Souquet

Raphael Ibanez, Jean-Pierre Rives, anciennes stars du Top 14, ont dû arrêter de jouer au rugby à cause de commotions à répétition. Des jeunes comme Maxime Villalongue, 25 ans, espoir du Stade Français, puis joueur à Orsay a dû cesser de jouer après plusieurs chocs. Il n'a aucune séquelle physique visible, ce sont, comme il l'explique, "les fonctions de coordination, la parole, les gestes et l'équilibre qui ont été touchés". Aujourd’hui, un an après, il récupère très lentement.

Chez d’autres joueurs, les séquelles sont beaucoup moins discernables. Par exemple, Robbins Tchalé Watchou, aujourd’hui président de Provale, le syndicat des joueurs, a lui aussi a été forcé de s’arrêter : "plus ça allait, moins j'étais bien, il y a des mouvements moteurs basiques que je n'arrive plus à faire. Je me demande si je vais pouvoir avoir une vie normale".

Maxime Villalongue lorsqu'il pouvait encore jouer au rugby en 2014, à Morcenx
Maxime Villalongue lorsqu'il pouvait encore jouer au rugby en 2014, à Morcenx / Maxime Villalongue

Le problème se pose également dans le rugby féminin. Marie-Alice Yahé, la capitaine des Bleues connaît une situation identique. Elle a arrêté le rugby à cause d'instants d’inconscience, même très courts, de plus en plus nombreux : "la dernière en date, après un choc, j'étais, selon moi, en train de faire un malaise. Le médecin a cherché à savoir pourquoi j'avais fait un malaise, mais c'était en fait un KO. Absolument improbable avec un choc si faible. Mon cerveau était fatigué par les commotions cérébrales".

Une commotion cérébrale se traduit par un comportement anormal, allant d'une confusion à un trouble de l'équilibre ou la perte de connaissance. Soit ces symptômes régressent ou disparaissent, soit ils perdurent. C'est en tout cas un dysfonctionnement récurrent chez les joueurs de rugby, qu'ils soient professionnels ou amateurs.

Constats de la violence dans le rugby en France sur la saison 2016-2017
Constats de la violence dans le rugby en France sur la saison 2016-2017 / EAM Top 14 - Observatoire médical FFR et LNR

Un mal ignoré

L'adrénaline et la pression de l’enjeu l’emportent souvent sur la prudence. L'environnement d'équipe, le "staff", a aussi sa part de responsabilité dans cette pression sur les joueurs. Pendant très longtemps, il a minimisé l’impact de ces chocs, associant cette violence au jeu lui-même. C’était même pour certain un gage de virilité. Serge Simon, le vice-président de la fédération de rugby a bien connue cette époque, il se souvient : "Quand on faisait un KO, on nous mettait une éponge sur la figure. C'était "l'éponge magique", c'était un saut, avec une éponge et de l'eau. Et si on reprenait connaissance, on retournait sur le terrain".

Entraineurs et médecins des clubs ont beau être très soucieux de la santé des joueurs, il arrive cependant que l'enjeu de compétition prenne le dessus sur la santé des joueurs. Adrien Buononato, ancien joueur de Clermont et maintenant entraineur à Oyonnax, l'avoue :

Dès que le match commence, on n'est plus dans cette logique de protection.

"Quand on est dans le stress de la compétition, si on a besoin des 15 joueurs pour défendre et qu'on a un joueur au sol, on va dire au médecin "il faut que tu me le relèves, faut qu'on soit 15", au lieu de s'inquiéter du danger". 

Une étude scientifique alarmante

Il y a eu des tentatives d’études pour définir combien de joueurs souffrent des séquelles de ces KO, mais il y a des difficultés : celle, d’abord, de retrouver les anciens joueurs pour savoir ce qu’ils sont devenus. "Une fois leur carrière terminée, les joueurs changent de vie", affirme le professeur Philippe Deck, neurochirurgien à Beaujon qui a tenté de recueillir les témoignages de joueurs des années 1980. Sur 1200 joueurs, on a récupéré entre 150 et 200 joueurs". Des échantillons pas assez représentatifs pour en tirer des conclusions. 

En revanche, des études américaines donnent des indications. En boxe et en football américain, les mêmes séquelles neurologiques apparaissaient, et des chercheurs ont décidé d'approfondir le sujet. Ils ont étudié les cerveaux de joueurs de football américains qui ont donné leur cerveau à la science, suspectant qu'ils avaient des troubles en rapport avec les commotions répétées. Jean-François Chermann, neurochirurgien qui a créé une consultation "sport et commotion" à l’hôpital Léopold Bellan, relate les résultats : "99% des joueurs de football américain qui ont donné leur cerveau ont des anomalies concordantes avec une encéphalopathie chronique post-traumatique. La chose la plus intéressante, c'est que plus ils avaient de symptômes, plus ils avaient de liaisons dans leur cerveau".

Dans certains cas, ces lésions restent parfaitement invisibles aux examens par imagerie médicale type scanner et IRM. "Il faudrait arriver à convaincre la communauté scientifique, que des traumatismes crâniens légers, peuvent engendrer des problèmes, et ce même si les examens morphologiques (IRM, scanner) sont normaux. Dans notre communauté scientifique française, ce n'est absolument pas possible", déplore le docteur.

Une prise de conscience difficile

Les responsables de clubs sont eux-mêmes des freins à l'évolution de ce problème. Ils n’aiment pas, eux non plus, que leurs pratiques (traditionnelles) soient remises en cause. Le docteur Bernard Dusfour, président de la commission médicale de la Ligue nationale de Rugby, constate cette réticence :

Quand on a commencé à prendre des attitudes sur les commotions cérébrales, nous, médecins, on a été inaudibles.

"On nous a dit : "mais non le KO fait partie du rugby, on est des gaillards, regarde les anciens ils ont été KO et ils sont très bien".

D'un côté le jeu s’est professionnalisé, mais il est aussi devenu de plus en plus violent. Vincent Pellegrini journaliste à la direction des sports de Radio France, constate que par rapport aux années 1990, aujourd'hui, "on voit des gros gabarits partout, des joueurs qui courent de plus en plus vite. Il y a donc des chocs de plus en plus violents".

Même quand on est loin du terrain, on entend des chocs qui font froid dans le dos.

Programme de surveillance des blessures du Top 14
Programme de surveillance des blessures du Top 14 / Observatoire médical FFR/LNR

Des solutions sur le terrain…

Malgré cette lente prise de conscience tant du point de vue médical que sportif, des initiatives sont prises. En 2012, les autorités du rugby français ont mis en place "un protocole commotion" qui prend la forme suivante :

  • après un choc très violent, un médecin examine le joueur pour vérifier s'il fait ou non un KO et s'il apte à reprendre le jeu,
  • l'arbitre signale les suspicions de commotions cérébrales au cours des matchs, sur l'ensemble du territoire français,
  • ces informations remontent à la fédération, qui commence donc à disposer de chiffres. Ainsi en 2016, "chez les professionnels, 102 commotions ont été avérées, et chez les amateurs, plus de 1800 suspicions", déclare Thierry Hermerel, président de la commission médicale de la Fédération française de rugby. Ces chiffres sont toutefois à nuancer car lorsqu'on parle de suspicion, cela signifie que certaines commotions se confirmeront tandis que d'autres resteront sans conséquence.

Pour les féminines et les amateurs, qui ne sont pas assistés par des médecins et qui représentent 300 000 mille licenciés contre 1000 professionnels du Top 14, la fédération vient de mettre en place, en septembre 2017, une nouvelle procédure : le carton bleu. Il s'agit d'un "arrêt temporaire de terrain". "On a renforcé le pouvoir de l'arbitre en donnant un carton bleu symbolique, explique Thierry Hermerel. Il est seul maître et prioritaire sur les autres avis pour faire sortir le joueur dont on soupçonne qu'il a une commotion cérébrale. Le carton l'oblige à s'arrêter. Il a une suspension de licence pour un week-end. Il a 10 jours d'arrêt et il doit aller voir son médecin traitant, qui doit lui fournir un certificat pour reprendre le jeu." 

… et une grande avancée scientifique

Parallèlement, dans le milieu professionnel, on parvient désormais à diagnostiquer la commotion cérébrale de manière scientifique grâce à un test sanguin, fruit des recherches du professeur Jean-Didier Chazal,neurochirurgien au CHU de Clermont Ferrand. Il explique : "On a trouvé un marqueur dans le sang qui augmente après un traumatisme crânien. Il y a une augmentation significative du taux lorsqu'il y a commotion cérébrale. Elle est différente chez chacun d'entre nous, mais une mesure en début de saison permet de comparer les résultats. C'est une aide précieuse au diagnostic." Pour l’instant, seul la moitié des joueurs professionnels s’y soumettent. Certains clubs sont encore réticents de peur de perdre un match à cause d’un joueur qui aurait quitté le terrain…

Mais le véritable remède se trouve peut-être dans la pratique même du rugby. Robbins Tchalé Watchou, président du syndicat des joueurs professionnels se souvient que "dans le passé, le duel était visuel, intelligent", et regrette qu'aujourd'hui, on soit "rentré dans une approche purement physique, au détriment d'un aspect technique". S’inspirer du rugby d’hier, pour inventer le rugby de demain : une solution à long terme ?

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