La France interdira-t-elle les prothèses mammaires à enveloppe rugueuse, soupçonnées de provoquer un lymphome rare ? Après deux jours d'auditions publiques, une décision des autorités sanitaires est attendue.

"On continue à poser ces prothèses alors que le nombre de cancers augmente d'années en années. Ça ruine des vies, ça ruine des santés, mais ils continuent d'en implanter."
"On continue à poser ces prothèses alors que le nombre de cancers augmente d'années en années. Ça ruine des vies, ça ruine des santés, mais ils continuent d'en implanter." © Getty / Peter Dazeley

► Une enquête d'Élodie Guéguen, cellule investigation de Radio France

Les prothèses mammaires et leur potentielle dangerosité ont été au cœur des auditions publiques organisées les 7 et 8 février 2019 par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), deux mois après les Implant Files, enquête internationale qui met en lumière le lien entre des implants mammaires et une forme rare de cancer. À ce jour, 59 femmes ont déclaré un lymphome anaplasique à grandes cellules (LAGC) en France. Au moins trois en sont mortes. Toutes les malades avaient porté des implants mammaires texturés, à enveloppe rugueuse, plébiscités ces dernières années par les chirurgiens plastiques pour leur effet "Velcro" dans la poitrine.

Une vingtaine de porteuses d'implants mammaires ont apporté leur contribution au débat public retransmis en direct sur YouTube. Ces femmes, qui pour beaucoup ont rencontré d'importants problèmes de santé, ont parfois l'impression de prêcher dans le désert depuis des années. Très en colère, certaines en veulent aux fabricants, notamment Allergan ; aux chirurgiens, qui, selon elles, n'informent pas tous suffisamment leurs patientes des risques encourus ; et à l'Agence de sécurité du médicament, qui tarderait à prendre une décision de police sanitaire, 10 ans après le premier cas de LAGC en France.

La justice est saisie

Depuis le début de la polémique, les autorités sanitaires refusent de mettre en cause un fabricant d'implants plutôt qu'un autre. Reste que le mastodonte de la chirurgie esthétique, Allergan, est dans le collimateur. En effet, la majorité des femmes ayant développé un lymphome à grandes cellules en France ont porté des prothèses texturées de cette marque. Certaines pour des raisons esthétiques, d'autres dans le cadre d'une reconstruction de la poitrine après un cancer.

En décembre 2018, l'organisme français de certification des implants, GMED, a refusé de renouveler le marquage CE des deux modèles de prothèses texturées Allergan. Sans ce précieux marquage, le fabricant ne peut plus vendre ses implants en Europe. Mais le champion de l'esthétique, surtout connu pour commercialiser le Botox, rejette toute responsabilité dans la survenue de cancers chez les femmes implantées.

Par précaution, en attendant une décision à l'issue des auditions publiques, l'ANSM recommande depuis novembre 2018 aux professionnels de santé de ne plus poser d'implants texturés et de leur préférer les implants lisses. Une recommandation qui n'est pas contraignante et qui n'est pas suivie par de nombreux chirurgiens.

Avis relatif à la sécurité, sur le rappel des prothèses texturées de la marque Allergan.
Avis relatif à la sécurité, sur le rappel des prothèses texturées de la marque Allergan.

Le 6 et le 7 février 2019, des porteuses d'implants Allergan ont porté plainte contre X. Une première série de plaintes a été déposée à Paris pour "mise en danger de la vie d'autrui". Une seconde plainte a été déposée à Marseille pour "blessures involontaires" et "tromperie aggravée". Sollicité, le fabricant Allergan n'a pas souhaité faire de commentaire au sujet de ces plaintes qu'il n'a pu consulter.

De multiples effets secondaires 

Au-delà des lymphomes, de nombreuses pathologies sont décrites par les porteuses d'implants mammaires : maladies auto-immune, syndrome ASIA, etc. Ou encore des épanchements de lymphe à répétition.

C'est ce qu'a vécu Audrey, une jeune femme que nous avons rencontrée à Rouen. Implantée en 2017 avec des prothèses Allergan, elle n'a cessé d'enchaîner les complications médicales : "J'avais des épanchements, lymphe, fièvre, le sein qui doublait de volume. C'était vraiment très douloureux. Après une opération esthétique, qui est faite normalement pour se sentir mieux dans sa vie, on ne souhaite pas subir de telles conséquences. Vivre ça, je ne le souhaite à personne." Incapable de travailler pendant six mois à cause des douleurs, Audrey a fini par réclamer une explantation en urgence, le 12 décembre 2018.

Audrey a été entendue jeudi 7 février 2019 à l'ANSM. Il y a deux mois, elle a demandé à son chirurgien de lui retirer ses implants mammaires qui lui causaient d'atroces douleurs.
Audrey a été entendue jeudi 7 février 2019 à l'ANSM. Il y a deux mois, elle a demandé à son chirurgien de lui retirer ses implants mammaires qui lui causaient d'atroces douleurs. © Radio France / Élodie Guéguen

Priscilla, elle, a "du silicone partout dans le corps".

Ses deux prothèses de marque Allergan se sont rompues à une période où la jeune maman allaitait son bébé. Priscilla pensait pourtant que le gel des prothèses mammaires était cohésif et ne pouvait se répandre dans l'organisme : "Les chirurgiens m'avaient dit que le gel se figeait en cas de rupture de prothèses. Comment expliquer alors que j'ai du silicone sous le bras, loin de la poitrine ? On m'a menti, lâche-t-elle, en colère. Personne ne peut me dire ce que va devenir cette matière non naturelle qu'est le silicone. Je vais peut-être devoir vivre avec toute ma vie. J'ai l'impression de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de ma tête !" Priscilla, elle aussi, envisage de saisir la justice. 

Les chirurgiens défendent la texturation

Malgré les recommandations de l'ANSM, les chirurgiens français continuent massivement à poser des implants à surface rugueuse. Car ces implants entraîneraient, selon ces médecins, moins de risque de rotation ou de rétractation des tissus autour de la prothèse. 

Par ailleurs, les risques de réopération et de complication seraient moindres, affirment-ils. Pour le Dr Michael Atlan, chef du service de chirurgie esthétique et réparatrice de l'hôpital Tenon à Paris, la balance bénéfices-risques penche du côté des implants à texturation : "S'il y avait un taux de LAGC lié aux prothèses mammaires de 50 % de risques sur les patientes porteuses de ce type d'implants, la question ne se poserait pas. On n'est pas à ce taux-là. On est à 1 cas sur 3 000, dans la pire hypothèse !", assure le chirurgien. Selon lui, les implants texturés n'ont "pas d'équivalent aujourd'hui sur le marché."

Le Dr Michael Atlan, chef de service à l'hôpital Tenon à Paris, a été entendu par l'ANSM le vendredi 8 février 2019. Il estime que les implants texturés n'ont pas d'équivalent sur le marché.
Le Dr Michael Atlan, chef de service à l'hôpital Tenon à Paris, a été entendu par l'ANSM le vendredi 8 février 2019. Il estime que les implants texturés n'ont pas d'équivalent sur le marché. © Radio France / Élodie Guéguen

Alors que plane le spectre d'un nouveau scandale sanitaire, les autorités de santé se retrouvent au pied du mur. Elles annonceront dans les prochaines semaines si elles interdisent ou non certains modèles de prothèses.

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