Élus marchands de sommeil, travaux de rénovation bâclés, mesures coercitives au compte-goutte. Quatre mois après la mort de huit personnes dans l’effondrement de deux immeubles insalubres de Marseille, enquête sur les dysfonctionnements de la gestion de l’habitat délabré par la ville.

Les restes d'un immeuble détruit rue d'Aubagne à Marseille. Novembre 2018.
Les restes d'un immeuble détruit rue d'Aubagne à Marseille. Novembre 2018. © AFP / Gérard JULIEN

► Une enquête de Laetitia Cherel, cellule investigation de Radio France

Deux chiffres permettent de prendre la mesure du vent de panique qui a soufflé sur Marseille, au lendemain du drame de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018. En quatre mois, les services de la ville ont pris autant d’arrêtés de péril qu’en quatre ans, soit près de 200. "Il aura fallu la mort de huit personnes pour que la mairie prenne enfin la mesure de la situation", fulmine un observateur. 2000 personnes ont été évacuées, et 1500 ne savent toujours pas quand elles retrouveront un logement définitif. Certains s’étonnent de cette frénésie soudaine car de nombreux immeubles avaient déjà été signalés aux services de la ville, selon Florent Houdmon, le directeur de la Fondation Abbé Pierre en Provence Alpes Côte d’Azur : "C’est comme si la situation était nouvelle alors qu’on a beaucoup d’exemples d’immeubles évacués récemment à propos desquels on demandait au service d’hygiène de la ville ou aux propriétaires d’intervenir et de faire des travaux. On n’avait pas de réponse, parfois même, on avait des débuts de procédures qui n’étaient pas suivies."

"Ils m’ont dit 'on va s’en occuper', mais il ne s’est rien passé"

Naïma El Berdaa fait partie des locataires qui avaient alerté leurs propriétaires depuis plusieurs mois sur l’insalubrité de leur appartement. Elle vivait avec sa mère au 61 rue d’Aubagne, dans un immeuble qui appartenait à la ville, juste à côté des deux immeubles qui se sont effondrés. Par chance, le 5 novembre, ni elle ni sa mère ne se trouvaient chez elles mais elle a eu très peur rétrospectivement : "J’avais des fuites d’eau dans le plafond de ma salle de bain et je devais changer une bassine d’eau trois fois par nuit. J’ai écrit des courriers recommandés à Marseille Habitat (la société d’économie mixte de Marseille). Ils sont venus trois fois, mais il ne s’est rien passé". Selon Kaouter Ben Mohamed, la fondatrice de "Marseille en colère", un collectif monté après la catastrophe du 5 novembre, le cas de Naïma n’est pas isolé : "Je rencontre chaque jour des dizaines de personnes qui ont à plusieurs reprises interpellé les pouvoirs publics, les bailleurs sociaux et privés, pour dire que leur appartement était insalubre, que tout s’effritait. Rien n’a été fait. C’est le résultat d’une politique d’abandon qui a été menée depuis trente ans."

Des arrêtés de péril levés après des travaux bâclés

Autre dysfonctionnement observé à de nombreuses reprises : quand des travaux de mise en sécurité étaient effectués suite à un arrêté de péril, ils étaient parfois bâclés. C’est ce qui semble s’être passé au 37 rue Thubaneau, un bel immeuble de style frappé par un arrêté de péril début 2019, après un premier arrêté intervenu en 2016.

Les fuites d'eau à répétition ont provoqué l'effondrement du plancher de cet appartement marseillais.
Les fuites d'eau à répétition ont provoqué l'effondrement du plancher de cet appartement marseillais. / Alice Vezies

A l'époque, après des fuites d’eau répétées, le sol d'un appartement du premier étage s’écroule, emportant deux enfants qui s'en sortent, par chance, avec de simples égratignures. La mère de l’un d’eux et d’autres locataires avaient pourtant alerté le propriétaire et le syndic depuis plusieurs mois sans que rien ne se passe. Fin août 2016, l’immeuble est donc visé par un arrêté de péril. Des travaux sont effectués et l’arrêté de péril levé. Les locataires sont autorisés à revenir, sauf qu’ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

Alice Vezies, ancienne locataire, témoigne : "Un mois après avoir réintégré l’appartement, la mère du 1er étage m’avait dit qu’au niveau de la plinthe, le carrelage était décollé d’un centimètre, et que le sol s’affaissait à nouveau". Les anciens locataires dénoncent alors "des travaux de façade pour cacher la misère".

Malgré ces travaux, les locataires ne sont pas rassurés. L’immeuble est à nouveau évacué en novembre 2018, et frappé d’un second arrêté de péril. La visite de l’immeuble nous permet de voir que les murs de l’escalier qui dessert les quatre étages sont minés par des fissures parfois larges comme la main. Les paliers manquent de s’effondrer. Le plafond d’un appartement du dernier étage s’est écroulé sur un mètre carré. Contacté, le propriétaire n’a pas répondu à nos sollicitations. L’ancien syndic affirme que 170.000 euros ont été investis dans des travaux en 2012, et que d’autres travaux ont été faits en 2016. Il estime que si l’immeuble est dégradé, "c’est d’abord à cause de la négligence des locataires".

Le phénomène des travaux de rénovation bâclés n'est pas récent. A la fin des années 90, la ville avait lancé des plans de rénovations dans le centre-ville. Des locataires avaient alors monté le Collectif "Vite fait mal fait", en référence à ces travaux réalisés à la va-vite. Une des fondatrices du collectif, une sociologue, Véronique Aubry, avait vu le plafond de son salon s’écrouler au bout de deux ans d'occupation, après avoir réclamé en vain des travaux au propriétaire de son logement, la Ville de Marseille. 

Très peu d’arrêtés d’insalubrité

Face à des propriétaires défaillants, la municipalité a pourtant des outils à sa disposition. Elle peut prendre des arrêtés d’insalubrité quand la santé des occupants est menacée par l’humidité, la présence de rats ou de peinture au plomb. Elle peut ainsi contraindre les propriétaires à faire des travaux. Ces arrêtés sont ensuite transmis au préfet. Mais très peu l’ont été ces dernières années, comme le constate la préfète à l’égalité des chances, Marie-Emmanuelle Assidon: "Les services de la Ville ne m'ont transmis aucun dossier en 2016, 18 dossiers concernant des logements en 2017 et 5 logements en 2018. Ce total de 23 dossiers m'interroge car, soit l'intervention de la ville a permis de résoudre la situation, soit ça n'a pas été le cas. J'ai interrogé la ville à plusieurs reprises de manière insistante et j'attends toujours une réponse".

Même constat pour les arrêtés de péril (pris quand la vie des occupants est en danger). Seule, une quarantaine ont été signés en moyenne par an, entre 2014 et octobre 2018 (avant la catastrophe).

Les millions que la Ville n’a pas utilisés

La ville a également les moyens juridiques d’intervenir dans le domaine privé quand un propriétaire ne peut ou ne veut pas faire des travaux, à travers des travaux d’office, c’est-à-dire, des travaux d’urgence. Or, la Cellule Investigation a révélé en février qu’en 2014, la municipalité avait débloqué deux millions d’euros pour se faire conseiller sur les travaux qu’elle pouvait engager. Mais quatre ans après, seuls 15% de cette enveloppe avaient été utilisés. La sous-utilisation de ce budget viendrait, selon le service de communication de la ville, d'une part, du faible nombre de signalements d'immeubles insalubres à l'époque, d’autre part, de la réalisation des travaux par les propriétaires privés eux-mêmes. Vu le nombre d’arrêtés de péril pris depuis le 5 novembre, on peut légitimement douter de ces affirmations.

Les crédits non utilisés par la mairie de Marseille
Les crédits non utilisés par la mairie de Marseille © Radio France

Des rapports au vitriol sur l’inertie de la Ville

Ces dysfonctionnements ont été sévèrement épinglés dès 2015, dans le rapport de Christian Nicol, ex-inspecteur général honoraire de l’administration, commandé à l’époque par le ministère du logement. Ce rapport pointait en particulier le comportement de la ville vis-à-vis des propriétaires négligents.

En septembre 2018, un autre rapport de l’agence régionale de santé (ARS) publié par nos confrères du Monde pointe lui aussi de graves dysfonctionnements, notamment dans le service d’hygiène de la ville. Bien qu’il y ait eu six recrutements, ils n’ont apparemment servi à rien.

Pré rapport de l'ARS en septembre 2018 sur l'habitat insalubre à Marseille
Pré rapport de l'ARS en septembre 2018 sur l'habitat insalubre à Marseille © Radio France

Un élu louait un local à deux roues 520 euros / mois

Dans la foulée du drame du 5 novembre, nos confrères marseillais ont révélé que des élus louaient des taudis ou des appartements situés dans des immeubles insalubres. Parmi eux, l'adjoint Les Républicains de la ville de Marseille au Patrimoine, André Malrait, 87 ans, louait un local à deux roues de 17m² pour 520 euros par mois à une jeune femme, comme l’a révélé La Marseillaise. Un local que l’élu a réussi à transformer en d’habitation, a posteriori, grâce une autorisation signée de la main-même de Jean-Claude Gaudin en juillet 2018.

Le document signé par le maire de Marseille et autorisant la transformaion d'un garage en logement
Le document signé par le maire de Marseille et autorisant la transformaion d'un garage en logement © Radio France

Trois mois après avoir aménagé, la locataire, Jennifer Mbon, a déchanté : "C’était un studio mignon, mais très vite, sur les murs, le sol et sur mes vêtements sont apparues des taches de moisissures. J’ai mieux compris pourquoi la propriétaire me harcelait pour que j’ouvre la fenêtre quand je n’étais pas là. Il n’y avait pas de système d’aération".

La locataire alerte le propriétaire, et ne paye plus son loyer à partir de janvier 2019. Contactée, la femme du propriétaire, Bérangère Malrait, dit ne pas comprendre pourquoi on leur "fait tant d’histoires pour des petites choses", mais reconnaît qu’il n’y avait pas de système d’aération dans son studio. Elle renvoie la faute sur la locataire qui "n’a jamais ouvert ses fenêtres" et lui "doit 2 500 euros de loyer".

L'état d'un studio dont le propriétaire est un élu local marseillais
L'état d'un studio dont le propriétaire est un élu local marseillais / Jennifer MBon

Un administrateur de Marseille Habitat louait un logement indécent

Un autre élu a été épinglé pour avoir loué un appartement indécent, Thierry Santelli, élu LR au Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, adjoint de Jean-Claude Gaudin à mairie de Marseille et également administrateur de Marseille Habitat, l’organisme qui lutte contre l’habitat dégradé. Il est donc bien au fait des problématiques de logement insalubre. Il louait à une famille un logement dans un immeuble frappé d’arrêté de péril en décembre, dans le 3ème arrondissement, un quartier pauvre de Marseille. Julien Vinzent, journaliste au site d’information Marsactu, qui a révélé cette affaire a découvert par la suite que l’appartement de Thierry Santelli était indécent. "Au début, il disait que son appartement n’avait aucun problème, qu’il l’avait acheté en 2014 et fait des travaux et que sa locataire ne s’était jamais plainte". En réalité, la locataire s'était plainte et a fini par obtenir le classement de son appartement comme indécent. Thierry Santelli a démissionné. Contacté à plusieurs reprises, l’élu n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

Xavier Cachard, élu LR au Conseil régional et avocat, possédait lui aussi un appartement dans l’un des deux immeubles qui se sont effondrés rue d’Aubagne. Il a démissionné. Bernard Jacquier, vice-président LR de la métropole de Marseille et avocat en droit immobilier louait également un logement dans un immeuble frappé d’insalubrité dans le quartier de la Belle de Mai, un des plus pauvres de Marseille. Lui aussi a dû démissionner. Il n’a pas répondu à nos demandes d’interview. 

Des immeubles de la ville bradés

Autre dysfonctionnement, la ville aurait bradé des immeubles délabrés qu’elle avait acquis lors de plans de rénovation dans les années 2000. N’ayant pas trouvé d’acheteurs pour les rénover, elle en a donc conservé qui, pour certains, pourrissent sur pied. Plusieurs ont été revendus jusqu’à trois fois en dessous de leur prix d’achat. Exemple, un immeuble de 400 mètres carrés, place de Lenche, une des plus belles places de Marseille avec vue sur le Vieux Port, a été vendu 250 000 euros en octobre 2018 (il avait été acheté 750 000 euros). Un autre acheté 500 000 euros dans le quartier populaire de Belsunce a été revendu l’an dernier 88 000 euros, soit trois fois moins que le prix évalué par les Domaines. En 2013, la Cour régionale des comptes pointait ces ventes à perte, expliquant que la ville préférait minorer les prix de revente à des investisseurs plutôt que de les vendre à des bailleurs sociaux.

A la question : pourquoi laisser le centre-ville se dégrader, André Jollivet, ancien président du conseil de l’ordre des architectes de PACA, avancent deux hypothèses. La première est une explication électoraliste : "beaucoup de ces propriétaires font partie des électeurs du maire, de sa base électorale, donc, on veut garder cette base-là. On ne gêne pas les amis".

André Jollivet avance aussi que la mairie aurait pu être tentée de laisser pourrir ces logements pour que leurs occupants s’en aillent d’eux-mêmes et qu’elle puisse renouveler la population du centre. Un avis partagé par de nombreuses associations que nous avons rencontrées. Face à ces dysfonctionnements, l’État considère que la ville est défaillante. La préfecture a donc pris un arrêté imposant qu’on inspecte 6000 logements "fragiles". De son côté, la métropole de Marseille a décidé d’instaurer un permis de louer, c’est-à-dire, une autorisation préalable avant la location. Concrètement, on ne donne le feu vert pour louer qu’après la visite d’un expert. Cette mesure sera mise en place dans le centre-ville à titre expérimental à partir d’octobre prochain. 

L’habitat insalubre à Marseille en chiffres

  • 40 000 logements seraient "indignes" à Marseille et 100 000 personnes concernées, la plupart, des personnes pauvres.
  • A Marseille, 18% des marseillais vivent en dessous du seuil de pauvreté et de 30% à 60% dans les quartiers du centre-ville où on ne trouve que 5% de logements sociaux.
  • Plus de 200 témoignages de victimes de logements insalubres ou dangereux récoltés sur #BalanceTonTaudis, l’appel à témoignage lancé par le quotidien La Marseillaise après le drame de la rue d’Aubagne

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