Le numéro un mondial du lait a eu plusieurs contrôles positifs à la bactérie entre 2006 et 2016 et n'en a pas informé les services de l'état. Enquête sur les zones d’ombre de « l’affaire Lactalis ».

L'usine Lactalis de Craon en Mayenne
L'usine Lactalis de Craon en Mayenne © AFP / DAMIEN MEYER

C’est en novembre 2017 que l’Institut Pasteur repère un taux anormalement élevé de cas de salmonelloses chez des bébés. Il découvre par la suite qu’il s’agit de la même souche apparue en 2005 dans l’usine de Craon, qui appartenait alors au groupe Celia et qui avait provoqué la contamination à la salmonelle de près de 150 bébés. « Les anciennes souches bactériennes que nous conservons en collection nous ont permis de comparer les deux souches, il s’agissait bien de la même » indique François-Xavier Weill, directeur du Centre National de Référence de la salmonelle à l’Institut Pasteur, qui a supervisé toutes ces analyses.   

Salmonella agona, une bactérie bien cachée pendant douze ans

Où est passée la bactérie de la Salmonella agona pendant douze ans ? Elle est sans doute restée dans l’usine de Craon. « Dans un milieu très sec, la salmonelle ne survit pas aussi longtemps, explique Gilles Salvat, directeur général de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES). Il est possible, à cause d’opérations de nettoyage et de désinfection, que certaines salles de l’usine soient restées humides. Comme toutes les salmonelles n’ont surement pas été tuées en 2005, les bactéries ont très bien pu survivre et se multiplier. »

Des souches de Salmonelle agona conservées par le Centre national de référence de la salmonelle de l’Institut Pasteur
Des souches de Salmonelle agona conservées par le Centre national de référence de la salmonelle de l’Institut Pasteur © Radio France / Laetitia Cherel

Pourquoi le problème n’a-t-il pas été réglé en 2005 ? Quelles mesures le groupe Celia a prises après la contamination, puis le groupe Lactalis quand il a racheté le site de Craon un an plus tard en 2006 ? Ni la Préfecture de Mayenne, ni les ministères de l’Agriculture ou de l’Economie n’ont accepté de nous répondre sur ce point.

Lactalis a n’a pas signalé un contrôle positif dans son lait 

Lactalis a reconnu avoir découvert des traces de salmonelle jusqu’en 2016. Mais le groupe n’a pas ébruité l’affaire. Il s’est appuyé pour cela sur une subtilité règlementaire. En effet, lorsqu’un industriel trouve de la salmonelle dans ce qu’on appelle « l’environnement » de l’usine, c’est-à-dire dans les bâtiments de son usine (carrelage, salles de production, vestiaires, etc.), la loi ne l’oblige pas à prévenir les services de l’Etat. Seule la détection de la bactérie dans un produit mis sur le marché, le contraint à informer les autorités. « Tant que les produits sont dans son établissement, il n’y a en effet pas d’obligation, explique Fanny Molin, de la direction générale de l’alimentation au Ministère de l’agriculture. Néanmoins, si l’industriel estime qu’il y a un risque pour les produits vendus aux consommateurs, il doit prévenir. »   

Plusieurs contrôles positifs dans l’environnement de l’usine de Craon n’ont pas été transmis aux autorités concernées, notamment en 2009, 2013 et 2014, comme l’a révélé Patrick Dehaumont, le directeur de l’alimentation, devant une commission au Sénat le 13 février 2018. Plus grave, Lactalis a détecté la bactérie dans son lait, en 2011. Un « autocontrôle » positif dont le groupe n’a pas informé les autorités. « Il n’y a pas eu de remise en cause au niveau de l’entreprise », a regretté Patrick Dehaumont.  

Ces résultats positifs n’ont rien de surprenant puisque l’Institut Pasteur a identifié 27 cas de bébés contaminés par la même souche entre les contaminations de 2005 et de 2017.    

Le laboratoire d’analyse mis en cause par Lactalis 

Pour sa défense, Emmanuel Besnier, le PDG de Lactalis, a mis en cause dans les Echos du 31 janvier 2018 le laboratoire à qui il sous-traite les autocontrôles de l’usine de Craon sur les salmonelles.  « Nous avons beaucoup de mal à comprendre comment 16 000 analyses réalisées en 2017 n’ont pu ne rien révéler, a-t-il soutenu. Ce n’est pas possible qu’il y ait eu zéro test positif. Nous avons des doutes. » Accrédité et audité tous les dix-huit mois, le laboratoire Eurofins n’a pas souhaité faire de commentaire. Quoi qu’il en soit, l’industriel est responsable des contrôles de ses produits, qu’il les effectue lui-même ou qu’il charge un laboratoire extérieur de les faire. « Les autocontrôles sont toujours faits sous la responsabilité de l’industriel » précise Fanny Molin, de la Direction générale de l’alimentation.

Une bactérie difficile à détecter 

La salmonelle est la hantise des industriels de l’agroalimentaire. Elle est très difficile à détecter, en particulier dans un milieu très sec comme une boîte de lait en poudre. Le lait en poudre est l’un des produits les plus contrôlés, mais les analyses ne sont pas infaillibles. "Dans une boite de 900 g de lait, le nombre de salmonelle peut être très faible, et surtout leur répartition est très hétérogène, explique Gilles Salvat, le Directeur général délégué de l’Anses. Quand on va prendre un échantillon de 25 g, on peut très bien passer à côté. Quand on n’en trouve pas, cela ne veut pas forcément dire qu’il n’y en a pas. »

Pour détecter de la salmonelle dans de la poudre infantile, la réglementation européenne préconise aux industriels d’effectuer 30 prélèvements de 25 g par lot. Mais cela n’est pas obligatoire.

Faut-il pour autant multiplier les analyses ? « L’analyse coûte cher, répond Gilles Salvat. On calcule le nombre d’échantillons en fonction du risque. Mais en général on n'est pas dans des seuils de risques majeurs en appliquant ces plans d’échantillonnage. » 

Les ratés des retraits des produits 

Autre volet de « l’affaire Lactalis », le retrait tardif des produits contaminés (des marques Picot, Mulimel, Taranis et Délical). Le géant laitier a tergiversé, il a d’abord ordonné un premier rappel le 2 décembre. Puis Bruno Le Maire lui-même a suspendu la commercialisation de 620 nouveaux lots. C’est à nouveau Lactalis, le 21 décembre, qui demande le retrait de 720 références. Enfin, le gouvernement décide de retirer toutes les boites de lait en poudre fabriquées à Craon, soit 12 millions de boîtes au total dans 85 pays. 

La chronologie de "l'affaire Lactalis"
La chronologie de "l'affaire Lactalis" © Visactu

Lactalis a-t-il vraiment pris la mesure de ce qui se passait ? « Un lait infantile, en matière de crise, c’est ce qu’il y a de pire, estime un professionnel de la grande distribution, qui souhaite garder l’anonymat. Dans l’esprit des consommateurs, c’est comme un produit de pharmacie. » Seule solution, un retrait rapide et radical de tous les lots. « Même si cela doit coûter un million d’euros, ajoute-t-il. Ce qui ne représente pas grand-chose pour un groupe comme Lactalis qui fait 17 milliards d’euros de chiffre d’affaires. »

D’autres groupes alimentaires ont été confrontés à des problèmes sanitaires de ce type, mais certains ont appliqué le principe de précaution. En 2016, un bout de plastique avait été trouvé dans une barre chocolatée du groupe Mars, qui a préféré prendre les devants. « Le groupe a rapidement retiré une grande part de ses produits, dans 55 pays, raconte Gaëlle Fleitour, journaliste spécialiste de l’agroalimentaire à l’Usine Nouvelle. Ils ont suivi le principe de précaution. Il n’y a pas eu de répercussions sur le chiffre d’affaires ou sur l’image du groupe. » 

Grandes surfaces et pharmacies à la traîne 

Dans la grande distribution, les défaillances ont été très nombreuses dans les rappels et les retraits des produits Lactalis.

Tous les lots n’ont pas été retirés des rayons, malgré les différents rappels. D’autres ont été replacés en magasin après avoir été apportés par des clients. Certaines enseignes expliquent que ces rappels portaient sur 80 produits différents. « Dans les magasins, cela s’est traduit de manière contradictoire, admet Thierry Desouches, porte-parole du groupe Système U, qui reconnait une succession d’instructions complexes et beaucoup d’incompréhensions. 

Les grandes surfaces ont tardé à réagir.
Les grandes surfaces ont tardé à réagir. © AFP / Jacques DEMARTHON, Damien MEYER, Eric PIERMONT, Rémy GABALDA, Jean-Sebastien EVR

« C’est une défaillance très grave, fulmine Patrick Dehaumont, directeur général de l’alimentation, auditionné par le Sénat. Compte tenu du risque potentiel, il fallait enlever tous les produits. Cela ne doit pas se reproduire. » 

Les pharmacies ont également connu des défaillances. Pourtant, « elles ont un système d’alerte informatisé commun à toutes les officines, explique Jean-Yves Mano, président de l’association de consommateurs CLCV. Certaines ont pourtant distribué des produits impropres à la consommation. C’est surréaliste. » Jean-Yves Mano réclame un nouveau protocole. « De la production à la distribution, il faut mieux informer les consommateurs. » 

Dans la « secte » Lactalis, un véritable culte du secret 

Emmanuel Besnier, 46 ans, héritier de l’entreprise familiale de lait et 8ème fortune de France, a toujours cultivé la discrétion. « Il redoute le contact avec le public, explique un professionnel de la grande distribution qui tient à rester anonyme. Lactalis, c’est une entreprise familiale qui n’a pas de fonds de pension pour lui dire ce qu’il doit faire. Le PDG, comme on ne lui impose rien, il fait ce qu’il veut. Il est le patron, c’est lui qui décide. » 

Cette culture du secret s’est développée à tous les échelons, chez les cadres comme chez les ouvriers, y compris ceux qui ont quitté l’entreprise. Contactés par nos soins, une quarantaine d’entre eux n’ont pas donné suite. Cette culture du secrets chez Lactalis, (que certains surnomment « la secte ») s’illustre également à travers son refus de publier ses comptes, ce qui est pourtant obligatoire. L'amende, peu dissuasive jusqu’en 2016 (1 500 €), est passé depuis la loi Sapin II à 2 % du chiffre d'affaires annuel par jour de retard. Mais le groupe n’a toujours pas déposé ses comptes annuels, et fait la sourde oreille. « C’est une des plus grandes multinationales du monde, et cela fait 17 ans que ça dure, s’exclame le journaliste Nicolas Cori, qui a enquêté sur le marché du lait pour le site Les Jours. Je ne connais aucune autre grosse entreprise qui se comporte de la même façon que Lactalis. C’est assez incompréhensible que ça ait pu durer si longtemps. » 

Pour se justifier, Lactalis invoquerait le secret des affaires. « Ils ne veulent pas donner d’informations sur leur rentabilité à leurs concurrents, poursuit le journaliste, Sauf que les autres groupes, eux, publient leurs comptes. C’est une situation faussée. » Le groupe profiterait de cette situation pour mieux négocier avec les producteurs de lait. « Comme ils disent qu’eux aussi perdent de l’argent et qu’il n’y a pas de chiffre officiel sur leur bénéfice, les producteurs n’ont pas d’argument à faire valoir. » 

Il y a un an, l’Observatoire des prix et des marges alimentaires avait saisi le Tribunal de commerce de Laval pour qu’il exige la publication des comptes du groupe laitier.

Mais comme nos confrères de l’émission Cash Investigation l’ont récemment révélé, le vice-président du Tribunal de commerce de la Mayenne n’est autre qu’un haut cadre de Lactalis. Le dossier a donc été transféré au tribunal de Commerce de Rennes. Les comptes de trois entités de Lactalis ont finalement été publiés. Mais pas les résultats consolidés du groupe.

Le ministre de l’Agriculture a fait savoir que cette situation "le dérangeait", sans plus de résultat. Un amendement qui proposait de durcir les sanctions a été retoqué par la majorité en janvier 2018. Et selon nos informations, Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie et des Finances, considérerait que Lactalis est suffisamment affaibli par la crise actuelle pour ne pas en rajouter.   

Belgique, Luxembourg : une gestion parfaitement optimisée 

Outre la non-publication de ses comptes, Lactalis est aussi un adepte de l’optimisation fiscale. Une pratique courante et parfaitement légale. En Belgique, Lactalis possède une holding qui lui permet de ne payer que 2,5 % d’impôts. Le groupe en détient une seconde au Luxembourg. « La société IKB international détient des marques qui sont dans le groupe Lactalis, indique Nicolas Cori. Cela lui permet d’échapper aux impôts sur la propriété intellectuelle. » Cette filiale a engrangé 100 millions d’euros sur les quatre dernières années. « Sur cette somme, elle n’a payé que 2,8 M € d’impôts sur le résultat, déplore le journaliste, soit un taux d’imposition de 2,8 %, très loin des 33 % du taux français. » 

Des règles d’urbanisme pas toujours respectées 

En 2012, Lactalis demande une extension de son site de Craon en Mayenne, pour construire une seconde tour de séchage et passer de 15 000 à 45 000 tonnes de lait en poudre par an. Un permis de construire est délivré, mais la loi veut que les travaux ne démarrent qu’après les conclusions de l’enquête publique. Une règle que Lactalis n’a pas respectée. « J’ai découvert que les travaux avaient démarré et que la tour s’élevait déjà plusieurs mois avant que mon enquête commence, s’exclame Francis Malle, commissaire enquêteur sur ce dossier. Or la loi est formelle. On était en totale infraction. » Le commissaire enquêteur a fini par donner un avis négatif à la demande d’extension. Un avis consultatif. 

Les tours de séchage de l'usine Lactalis de Craon en Mayenne
Les tours de séchage de l'usine Lactalis de Craon en Mayenne © AFP / DAMIEN MEYER

France Nature Environnement des Pays de la Loire a déposé une plainte, classée sans suite. En 2016, le tribunal administratif de Nantes a finalement annulé la demande d’extension des activités de Lactalis à Craon.   

La production à l’arrêt et la Chine inquiète 

Depuis le 8 janvier 2018, la production de lait en poudre de l’usine de Craon est à l’arrêt. Une des deux tours de séchage a définitivement été fermée, et l’avenir de la deuxième est incertain. 228 des 546 employés de l’usine sont au chômage technique. Lactalis s’est engagé à leur proposer des reclassements en Mayenne dans un rayon de 50 km autour de Craon. Au-delà de la Mayenne, cette crise a déjà des répercussions à l’étranger. La Chine, très gros consommateur de lait, s’inquiète et demande des explications à la France. C’est toute la filière française du lait qui tremble aujourd’hui. 

Contactée, la direction de Lactalis n’a pas souhaité répondre à nos questions.

  • Programmation musicale de Secret d'info

- Marlon WILLIAMS - What's chasing you

L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.