Début 2017, une étude révèle qu’il y a deux fois plus de cas de cancers, de diabète et d’asthme à Fos-sur-mer et Port-Saint-Louis du Rhône qu’ailleurs en France

Dans l'air de Fos-sur-Mer, on trouve des particules ultrafines
Dans l'air de Fos-sur-Mer, on trouve des particules ultrafines © Maxppp / Florian Launette

Enquête de Géraldine Hallot

"Une forte présomption de lien" entre pollution et maladies

Le golfe de Fos, dans les Bouches-du-Rhône, entre Martigues et Port Saint Louis, est l'une des plus grandes zones industrielles d'Europe. 200 usines employant 40 000 personnes parcourent l'ouest de l'étang de Berre. Il s'agit d'industries "lourdes", avec des raffineries, des dépôts pétroliers, une immense aciérie (ArcelorMittal), des usines métallurgiques et pétrochimiques. Une trentaine de sites sont classés Seveso 2, ce qui assimile ces industries à des activités dangereuses.

Parallèlement, les médecins généralistes s'étonnent du nombre de pathologies graves dans la région. Vincent Besin, qui exerce à Port-Saint-Louis-du-Rhône, se souvient :

Quand je me suis installé ici, toutes les maladies rares s'étaient données rendez-vous dans la salle d'attente.

De nombreux enfants souffrent de diabète ou d'asthme sévère, et des adultes ont déjà eu plusieurs cancers à 50 ans, comme cette habitante :

J'ai commencé par avoir une maladie cardio-vasculaire, puis un cancer de l'ovaire, un diabète, un cancer de la thyroïde et en ce moment j'ai un cancer du sein.

Pour se rendre compte de l'ampleur du phénomène, un chiffre : 9 cas de scléroses en plaque ont été recensés dans une seule rue de Fos-sur-Mer.

En 2010, l'Institut de Veille Sanitaire relève un excès d'hospitalisations pour des maladies cardio-vasculaires et pour des leucémies aigues à l'ouest de l'étang de Berre. Début 2017 de nouveaux éléments apparaissent grâce à l'étude Fos Epseal, financée par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (ANSES) : " À Fos-sur-Mer et Port-Saint Louis, quasiment 10% habitants a ou a eu un cancer dans sa vie, explique Yolaine Ferrier, la chercheuse française ayant mené cette étude, avec l'américaine Barbara Allen. À l'échelle de la France, on est à 6% seulement selon l'Institut national du cancer. Pour le diabète de type 1, la proportion quadruple".

Extrait du rapport de l'étude Fos Epseal
Extrait du rapport de l'étude Fos Epseal / Fos Epseal

L'étude n'établit pas de lien direct entre les maladies et la pollution industrielle, mais "il y a une forte présomption de ce lien", ajoute Yolaine Ferrier.

80% de particules ultrafines

Pour mesurer la qualité de l'air dans le golfe de Fos, c'est depuis le début des mesures l'association Air Paca qui s'en charge. Cette-ci est financée par l'État, les collectivités locales et les industriels. Mais contre toute attente, au fil des années, les relevés d'Air Paca ne détectent rien d’anormal.

En 2010, des habitants sceptiques de la région épaulés par des scientifiques décident d'agir en créant l'Institut Ecocitoyen. Véronique Granier en est la porte-parole : "Il n'y a jamais eu d'alerte. Si on regardait la cartographie de la qualité de l'air mesurée par la pollution, Fos n'apparaissait pas".

En 2011, l'Institut Ecocitoyen lance ses propres campagnes de mesure de la qualité de l'air. Philippe Chamaret, le directeur de l'Institut donne le résultat de leur première mesure à Fos-sur-Mer :

"Elle a montré que l'air était composé de particules ultrafines à 80%, et que la composition chimique des polluants de l'air était extrêmement complexe."

Les particules ultrafines sont les plus dangereuses pour la santé : plus elles sont fines, plus elles pénètrent à l'intérieur de notre organisme. 

  • Une particule de gros diamètre s'arrête au niveau du nez ou de la bouche, 
  • Une particule fine va jusqu’aux bronches.
  • Une particule ultrafine descend jusqu’aux poumons.

Si Air Paca ne les mesurait pas, c'estparce que la réglementation européenne, qui fait foi en matière d'environnement, n'impose pas aux Etats de mesurer les particules ultrafines. Le directeur d'Air Paca, Dominique Robin, reconnaît du bout des lèvres que ces mesures sont insuffisantes :

"Le standard est de 10 ou 2,5 micron, c’est-à-dire des tailles de particules qui vont plus ou moins pénétrés dans le poumon. On sait que c'est un standard un peu grossier, et que pour vraiment répondre à l'impact des plans d'action, et pour mieux protéger la population, il faudrait passer à moins de 1 micron. Ces particules fines ou très fines sont un enjeu."

On a longtemps cru que la pollution industrielle n'était pas grave, grâce au Mistral qui se chargeait de l’évacuer. Selon Corinne Tourrasse, directrice de la DREAL Paca (Direction Régionale à l'Environnement et à l'Aménagement du Territoire), le dispositif d'alerte se déclenche trop tard, après que le vent a déjà balayé la pollution. Elle affirme que cela va changer : "la loi, au niveau nationale a évolué. On déclenche l'alerte plus vite : dès le deuxième jour".

Les mesures insuffisantes des usines

La plus grosse usine du golfe de Fos, l'aciérie d'ArcelorMittal emploie 2300 salariés et 2000 sous-traitants. Pour surveiller les fumées qu'elle rejette,l’entreprise fait réaliser une fois par an une campagne de mesures par un bureau d'études, rémunéré par Arcelor, dont les résultats sont envoyés au préfet. Il y a aussi un suivi quotidien. Mais selon Olivier Dolot, technicien opérateur et délégué CGT, ce suivi est insuffisant :

"C'est l'opacité des fumées qui est mesurée. Il y a une petite cotation du niveau d'opacité et voilà comment on juge le niveau de panache. Le seul objectif est d'être sous les seuils légaux européens pour ne pas se faire attraper par la patrouille. On se doit d'avoir une exigence plus forte pour la santé des gens".

Parmi les 200 industries dans l'ouest de l'étang de Berre, certaines ont des contrôles plus poussés. Mais personne ne mesure "l'effet cocktail", c'est à dire l'addition de tous les polluants rejetés par les usines. Daniel Moutet, le responsable de l'association de Défense du littoral du Golfe de Fos, explique que "la préfecture ne veut pas prendre en compte cet effet cumulatif" :

"Quand les pollutions sont prises une part une, les industries qui les provoquent se placent en dessous des normes. Quand on mesure la pollution globalement pour chaque industrie, alors elles les dépassent largement."

Sur cette question, la préfecture renvoie directement sur l'Agence Régionale de Santé (ARS), qui est un peu son bras armé sur les questions de santé. Marie-Christine Savaill, l'une des responsables de l'ARS, répond :

"Actuellement, on ne sait pas le faire. On ne peut juste additionner, ça ne donnerait pas une vision exacte de la situation. On a besoin que la communauté scientifique nous donne des outils pour mesurer cela."

C'est mathématique, on ne peut pas additionner différentes substances entre elles. On ne connaît pas non plus les interactions entre toutes ces molécules (oxydes d'azote, particules fines, métaux lourds) et on ignore si ces interactions sont nocives pour les habitants.

Des pistes encourageantes mais pas suffisantes

Grâce aux progrès techniques et aux investissements des industriels, les usines polluent moins qu'avant. Selon Marc Bayard, vice-président du Groupement industriel et maritime de Fos, qui regroupe toutes les industries du secteur "on a investi plus d'un milliard de dollars pour la partie des pollutions et réduction des émissions atmosphériques. Les particules ont été réduites de 65%, hors particules fines et ultrafines, qu'on ne mesurait pas encore".

En juin 2017, l'entreprise suisse Climeworks lance à Zurich la première usine au monde de capture de CO2 dans l'air ambiant.

Et depuis septembre 2016, un projet inédit - Vasco 2 - est mené à Fos-sur-Mer, celui de recycler les fumées industrielles en utilisant des algues, afin de produire du biocarburant. Cela permet de réduire les émissions de CO2 et de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Malgré la pollution et les maladies, les habitants du golfe de Fos restent très indulgents envers les industriels. Dans toutes les familles, un parent plus ou moins proche travaille dans une usine. De manière générale, les habitants ne sont donc pas pour leur fermeture. Pour Gérard Casanova, le président de l'association de défense de l’environnement Au Fil du Rhône, "les institutions locales sont dans une forme de déni" :

"Ils ne veulent pas reconnaître les faits parce que ça va engendrer des changements auxquels ils ne sont pas prêts. Il y a beaucoup d'emplois, et tout un développement autour de cet aménageur principal. On est coincé."

A Fos-sur-Mer et à Port Saint Louis, des associations s’organisent pour mieux mesurer la pollution, mais personne n'envisage d'introduire une action en justice.

Enquête de la Cellule Investigation de Radio France par Géraldine Hallot, avec François Rivalan à la prise de son.

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