Porté disparu depuis septembre 2018, Meng Hongwei a été arrêté en Chine, officiellement pour corruption. Mais le président d'Interpol pourrait être victime d'une purge politique. Son épouse a porté plainte et demande l’asile en France.

Meng Hongwei, ancien président d'Interpol, le 4 juillet 2017, à Singapour.
Meng Hongwei, ancien président d'Interpol, le 4 juillet 2017, à Singapour. © AFP / ROSLAN RAHMAN

Une enquête de Philippe Reltien, cellule investigation de Radio France

Le 25 septembre 2018, le président d’Interpol, Meng Hongwei arrive en Chine. Quelques jours plus tard, son épouse, Grace Meng*, s’inquiète de sa disparition. Arrêté et incarcéré, officiellement pour corruption, Meng Hongwei a depuis été remplacé à la tête de l’organisation internationale. Que s’est-il passé pour qu’il disparaisse ainsi et fasse l’objet d’accusations aussi graves ?

Interpol, qu'est-ce que c’est ?

Avec plus d’un millier de fonctionnaires, c’est l’une des plus grandes organisations internationales avec l’ONU. Interpol, dont le siège se situe à Lyon en France, est un organisme de coopération policière qui relie 194 pays membres. Son rôle principal est de signaler à tous les États membres les personnes qui font l’objet d’un mandat d’arrêt dans un pays particulier. Interpol ne peut déclencher ni enquêtes ni poursuites, mais dispose de plusieurs bases de données, dont un fichier spécial pour les groupes radicaux, et d'autres et d’autres contenant des dizaines de milliers de photos ou d’empreintes digitales.

Élu président d’Interpol en novembre 2016 avec le soutien de la France, le Chinois Meng Hongwei, 64 ans, reste aussi le vice-ministre de la Sécurité publique en Chine. Homme politique reconnu, il officie déjà en 1989 lors du massacre des étudiants Place Tian'anmen, en tant que secrétaire particulier du grand patron de la Sécurité. Meng Hongwei a notamment dirigé la police armée du peuple, instrument de répression au service du pouvoir. Il est propulsé par Pékin à la tête d'Interpol, officiellement pour les "bons et loyaux" services rendus à sa patrie, et pour son expertise en matière de lutte contre le terrorisme.

À quoi sert le président d'Interpol ?

Meng Hongwei est à la tête d’un comité exécutif international sans réel pouvoir, le président ayant un rôle plutôt honorifique, contrairement au secrétaire général. Mais être président n’est pas anecdotique non plus. "Dans les différentes réunions à travers le monde, il peut avoir son mot à dire, et peut s’entretenir avec les différents chefs d’État, explique Mathieu Martinière, journaliste et coauteur du documentaire Interpol, une police sous influence ?. C’est ce que redoutent les ONG, l’influence que peut avoir le président d’une telle organisation.” Une influence que Meng Hongwei a peut-être surestimée.

Des soupçons de disgrâce

Dès son élection, il prend une décision assez étrange : il choisit de s’installer à Lyon, ce qu’aucun président d'Interpol n'avait fait avant lui. Il demande et obtient de la France que sa femme et ses enfants puissent séjourner avec lui. Une prise de distance avec Pékin ? "Il ne peut y avoir que des hypothèses, estime Raphael Ruffier, rédacteur en chef de Lyon Capitale. Est-ce qu’il se savait déjà menacé, et a essayé de se mettre déjà un peu à l’abri ? Est-ce cette prise de distance qui lui a valu cette arrestation au final ? C’est une hypothèse sérieuse." Le 25 septembre 2018, il arrive à Pékin. Il ne réapparaîtra pas.

"Attends mon appel"

À partir du 25 septembre, les autorités françaises n’ont plus d’informations sur ce qui lui est arrivé. "Tout ce que l’on sait, c’est qu’il a été convoqué séance tenante et qu’il est parti, raconte Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Je pense qu’il ne savait pas ce qui allait se passer."

Ce jour-là, Meng Hongwei a juste le temps d'envoyer un message via WhatsApp à sa femme, restée à Lyon : "ATTENDS MON APPEL". Dans les minutes qui suivent, elle reçoit une émoticône sur son téléphone : une image de couteau de cuisine. Certains veulent y voir l’emblème de la police secrète de Mao, mais pas Grace Meng. "La femme, l’épouse que je suis s’est dit : ‘Ce couteau envoyé par mon mari, c’est le signe d’un danger’, nous confie-t-elle, à Paris. On ne s’est jamais envoyé ce genre d’image avant, c’était la première fois. Après j’ai tenté de l’appeler, mais personne n’a répondu. J'étais effrayée. Ça venait de son téléphone d’Interpol. Je ne sais même pas s’il est encore en vie. Ça me fait vraiment mal au cœur, parce que je voudrais connaitre la réelle situation de mon mari." 

Une décision rapide et étonnante

Le 5 octobre 2018, Meng Hongwei aurait, selon les autorités chinoises, écrit une lettre de démission de deux lignes, traduite et non signée. Le 6 octobre, Interpol la reçoit et obtient des explications. Le lendemain, elle publie un communiqué dans lequel elle prend acte de la démission sur le champ de son président. Pour certains observateurs, l’organisation aurait dû attendre et éclaircir les choses avant de le démettre de son poste. "Ce qui me choque, c’est qu’Interpol ait accepté une démission de loin, et n’ait pas demandé à son président de venir officiellement au siège de l’organisation internationale à Lyon dire qu’il donnait sa démission, confie le journaliste Remi Kauffer et spécialiste du renseignement. C’est un peu bizarre." Meng Hongwei est alors remplacé par le Sud-coréen Kim Jong-yang.

La crédibilité d'Interpol entachée ?

Du côté d'Interpol, on explique que le règlement de l’institution a été appliqué à la lettre. On affirme avoir eu toutes les assurances que Meng Hongwei avait bien démissionné. "On a eu des contacts avec les officiels chinois, et avec des représentants du ministre de l’Intérieur chinois, soutient l’actuel secrétaire général d’Interpol, Jürgen Stock, que nous avons rencontré à Paris. Ils sont venus à Lyon, on a eu des discussions pendant le week-end, car à vrai dire tout s’est passé en quelques heures. Ils nous ont expliqué la situation, ils ont présenté tous les documents dont j’avais besoin pour prendre les mesures adéquates. Il était clair que notre ancien président n’était plus membre de notre comité exécutif, et que le doyen des vice-présidents devait donc le remplacer."

Pour certains, cet épisode a cependant entaché la crédibilité d'Interpol. "Cela montre quand même sa faiblesse, s'étonne Raphael Ruffier, de Lyon Capitale. Qu’elle ne soit pas capable de se mobiliser pour son président, de savoir où il est. Son crédit est évidemment entamé. Ce n’est pas un simple fonctionnaire chinois, c’était le président d’un organisme international. C’est quand même effarant qu’il ne soit pas en mesure de demander des comptes sur la disparition de son propre président. Il disparaît, ils ne font pas de commentaires, ils enregistrent sa disparition et ils le remplacent."

Une situation qui n'est pourtant pas inédite : en 2008, le président d’Interpol de l'époque, le Sud-africain Jackie Selebi, avait lui aussi été contraint à la démission pour corruption. Il était soupçonné d’avoir touché des pots-de-vin d’un trafiquant de drogue, alors qu’il était en poste dans son pays comme commissaire national de la police.

Ennemi politique

Officiellement arrêté en Chine pour des faits de corruption, Meng Hongwei pourrait en réalité être la victime d’une purge politique.

C’est en effet Zhou Yongkang, ancien ministre de la Sécurité publique et grand rival politique du président actuel, condamné à la prison à perpétuité en 2015 qui a redonné à Meng Hongwei une nouvelle chance de réintégrer l’équipe dirigeante, en le nommant en 2004 vice-ministre de la Sécurité Publique. Or, en Chine, les fréquentations passées ont des conséquences sur le présent. "Le pouvoir exige une fidélité totale, explique le journaliste Rémi Kauffer. Peut-être lui a-t-on fait comprendre qu’en devenant président d’Interpol, il devait rapporter quelque chose de suffisant pour qu’on passe l’éponge sur son appartenance à un clan honni et tombé en disgrâce, et peut-être sur d’éventuelles malversations financières."

Autrement dit, Meng Hongwei n’aurait pas donné satisfaction à Pékin, permettant au pouvoir d'appliquer cette logique de faction. "Le jour où le chef de la faction tombe, tous ceux qui ont fait partie de cette faction, à des degrés divers, tombent aussi, note le sinologue et romancier Stéphane Fière. C’est un bon moyen d’éliminer des ennemis politiques sous couvert de corruption. Tout en sachant que la corruption là-bas est institutionnalisée ; si vous êtes haut fonctionnaire ou petit fonctionnaire, vous êtes de toute façon corrompu."

Jürgen Stock : "Je n’ai pas de raisons d’ouvrir une enquête"

Meng Hongwei étant accusé de corruption, la question se pose toujours de savoir depuis quand. Interpol a-t-elle enquêté sur ses agissements au sein de l’organisation ? "Tant que nous n’aurons pas reçu d’informations indiquant que l’enquête chinoise établirait un lien avec sa fonction de président, il n’y a aucune raison pour moi de lancer quoique ce soit en interne, affirme Jürgen Stock, le secrétaire général d’Interpol. Nous n’avons aucune raison de chercher des suspects, parce que les informations que nous avons reçues sont claires. Les investigations en cours ne sont pas liées à ses activités en tant que président. Dans ces conditions, je n’ai pas de raisons d’ouvrir une enquête."

Quant à l’hypothèse d’une fuite d’informations sensibles, Jürgen Stock balaie catégoriquement cette hypothèse. "Le président et les membres du conseil exécutif ne sont pas impliqués dans les opérations quotidiennes. Ils n’ont aucun pouvoir de décision, ne sont pas impliqués dans les affaires au quotidien, affirme le secrétaire général. C’est un collectif qui décide, le comité exécutif, et pas le président d’Interpol. Lui-même ne prend pas de décisions, il se contente de présider le comité trois fois par an, pour vérifier que j’applique bien les décisions de notre instance suprême, l’assemblée générale.

"J’ai peur d’être kidnappée"

En attendant, l’épouse de Meng Hongway vit toujours à Lyon. Par peur d’être poursuivie en cas de retour en Chine, elle a demandé l’asile et le statut de réfugiée à la France le 18 janvier 2019. "J’ai besoin que le gouvernement français me protège, m’assiste, m’aide, moi et les enfants, nous confie-t-elle, visiblement effrayée. J’ai peur d’être kidnappée. J’ai reçu des coups de fils bizarres. Même ma voiture a été endommagée. Des Chinois, un homme et une femme, m’ont suivie à l’hôtel." Un de ses proches lui aurait récemment proposé de l’emmener en avion à Prague, avec une insistance qui lui a aussi semblée suspecte. Sa demande d’asile a-t-elle des chances d’être acceptée ? "Le fait qu’elle ait porté plainte pour disparition montre qu’il s’est passé quelque chose, estime Alain Juillet. À partir de ce moment-là elle doit être protégée."

*Grace Meng est un nom d’emprunt

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