Les journalistes sont-ils au dessus des lois ? Faut-il plus de sanctions pour protéger le secret de l'instruction ? Secrets d'info ouvre le débat autour des défis qui pèsent sur le journalisme, avec Élise Lucet, Luc Bronner, Fabrice Arfi et Jacques Trentesaux.

De gauche à droite : Jacques Monin, Élise Lucet, Fabrice Arfi, Luc Bronner et Jacques Trentesaux
De gauche à droite : Jacques Monin, Élise Lucet, Fabrice Arfi, Luc Bronner et Jacques Trentesaux © Radio France / Nicolas Dewit

"Il y a des documents classifiés. Toute personne non habilitée à les posséder est soumise à des poursuites judiciaires. (...) On n'a pas le droit de diffuser ces documents" déclarait Jean-Yves Le Drian en mai 2019 sur France Inter. Interrogé à propos de la convocation de journalistes par la DGSI (le service français de renseignement intérieur) suites aux révélations sur la présence d'armes françaises au Yémen, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères réaffirme alors son point de vue à propos du caractère secret et confidentiel de certains documents, notamment pour des raisons de "sécurité".

Secret défense : les journalistes sont-ils au dessus des lois ?

Le ministre est-il dans son rôle ou ces convocations sont-elles une menace pour la liberté de la presse et le droit du public à l'information ? "Je pense que c'est un gros coup de pression, réagit Élise Lucet, journaliste à France Télévisions (Cash investigation, Envoyé Spécial). Même s'il y a un secret défense, si ces informations sont susceptibles d'intéresser le grand public, c'est notre devoir de nous y intéresser et de les révéler."

Élise Lucet, journaliste à France Télévisions
Élise Lucet, journaliste à France Télévisions © Radio France / Nicolas Dewit

Les journalistes peuvent-ils s'affranchir de la loi ? Réaction de Fabrice Arfi, responsable des enquêtes à Mediapart : "Nous ne sommes pas au-dessus des lois. Nous avions des documents qui prouvaient que le sommet de l'État mentait sur la plus grave crise humanitaire au monde. Y a-t-il une mise en danger de quiconque dans nos révélations sur la guerre au Yémen ? Non.Ces convocations sont inquiétantes."

Au journal Le Monde, la journaliste Ariane Chemin, qui a révélé l'affaire Benalla, a elle aussi été convoquée par la DGSI. Pour Luc Bronner, directeur des rédactions du journal, "cela participe d'une forme d'intimidation. (...) Les journalistes sont protégés par le secret des sources, qui est un droit démocratique fondamental. (...) Les évolutions sur le secret des affaires, la pression mise sur le secret défense : je pense que nous sommes dans un moment de tension démocratique."

"La tentation des pouvoirs est de restreindre toujours un peu plus la liberté des journalistes." Luc Bronner

Luc Bronner, directeur des rédactions du Monde
Luc Bronner, directeur des rédactions du Monde © Radio France / Nicolas Dewit

Pour Jacques Trentesaux, directeur de la publication du site d'investigation local Mediacités, "le bon curseur, c'est l'intention : pourquoi fait-on notre métier ? On le fait parce que l'on estime que les informations revêtent un caractère d'intérêt général. Il faut parfois aller au-delà de la loi pour cela."

Secret des sources et de l'instruction : faut-il plus de sanctions ?

Deux députés LREM et LR ont présenté mercredi 18 décembre 2019 un rapport qui vise à réformer le secret de l'enquête et de l'instruction. L'idée étant d'empêcher la presse de faire état de procédures judiciaires couvertes par le secret en durcissant les sanctions en cas de violation de ce secret.

"Il faut rappeler que les journalistes ne sont pas tenus au secrets de l'instruction, contrairement aux magistrats, policiers, et gendarmes", explique Luc Bronner. Les journalistes peuvent faire état de dossiers judiciaires, mais n'ont pas le droit de publier ou détenir ces pièces. "Ce qui m'inquiète dans ce rapport, poursuit le directeur des rédactions du Monde, c'est la proposition de durcissement des sanctions, on passerait d'un à trois ans de prison. Ça s'adresse à nos sources. Donc les conclusions de ce rapport, qui se veut équilibré, portent atteinte au travail des journalistes."

VIDÉO - Luc Bronner réagit au projet de réforme du secret de l’instruction :

"Faut-il du secret en démocratie ?", demande Fabrice Arfi ? "Mille fois oui. Encore faut-il que ce secret soit bien défini et bien contrôlé, ce qui n'est pas le cas en France. Si on retire le secret des sources aux journalistes, on retire l'essence même de ce travail. Sans sources nous ne sommes rien." Élise Lucet s'inquiète également de cette possible réforme du secret de l'instruction :"Toute nouvelle menace que l'on fait peser sur ces sources, qui sont déjà très fragiles, fait reculer ces gens qui prennent des risques immenses pour faire émerger la vérité."

Conseil de déontologie de l'information : une bonne idée ?

Pourquoi la création le 2 décembre 2019 du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) fait-il débat ? Cette instance, qui se veut "indépendante", a pour but d'"auto-réguler les médias, en dehors du pouvoir politique, avec trois parties représentées : les journalistes, les entreprises de presse et le public", selon les mots de Patrick Eveno, son président. Cette structure ne prendra pas de sanctions mais pourra rendre des avis, après avoir été saisie par le public. La mise en place de cette instance, voulue par le pouvoir politique, divis les journalistes.  

Pour Jacques Trentesaux, "le contexte de l'information a changé. Plus on parlera de déontologie avec le public, mieux ce sera. Il faut engager le débat. Il faut donner sa chance à ce conseil." 

Jacques Trentesaux, directeur de la publication du site d'investigation local Mediacités
Jacques Trentesaux, directeur de la publication du site d'investigation local Mediacités © Radio France / Nicolas Dewit

Élise Lucet y est également favorable : "Dans tous les pays où ce genre de conseil s'est mis en place, le dialogue s'est renoué entre le public et les journalistes. La défiance est réelle, et il faut expliquer nos méthodes." Fabrice Arfi émet plusieurs réserves : "Je suis par principe pour, mais pas celui-là, pas comme ça, pas dans ce contexte-là, pas avec la manière dont c'est mené actuellement. Par ailleurs, on rend déjà des comptes sur nos publications, notamment devant la justice".

VIDÉO - Conseil de déontologie journalistique : les points de vue d’Élise Lucet et Fabrice Arfi

"Ce conseil risque de ne pas aborder la question clé de la mal-information : l'information low cost, redoute Luc Bronner. Il y a un enjeu autour de cela, c'est le cœur des difficultés des relations entre les médias et les publics, et je pense que malheureusement ce sujet ne sera pas évoqué."

Fabrice Arfi, responsable des enquêtes à Mediapart
Fabrice Arfi, responsable des enquêtes à Mediapart © Radio France / Nicolas Dewit
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