Le sable est devenu une matière première très convoitée. En Inde, enquêter sur le trafic de sable est particulièrement dangereux pour les journalistes. Une enquête de la cellule investigation de Radio France en partenariat avec Forbidden Stories.

Exploitation de sable au bord de la rivière Garra, près de Sharajahanpur (Inde) - avril 2019
Exploitation de sable au bord de la rivière Garra, près de Sharajahanpur (Inde) - avril 2019 © Forbidden Stories

► Une enquête de Benoît Collombat, cellule investigation de Radio France, en partenariat avec Forbidden Stories

On le trouve dans les carrières, au fond des rivières ou sur les plages : le sable est devenu aussi convoité que de nombreux métaux précieux. 

Des minéraux extraits du sable, on en trouve un peu partout dans notre quotidien : dans le secteur du bâtiment pour faire du béton mais aussi dans le verre, les lessives, les engrais, le papier, les cosmétiques, le vin, les aliments déshydratés, les ordinateurs, les téléphones portables, les pièces d’aviation, les peintures ou encore les pneus. 

Après l’eau, le sable est la ressource naturelle la plus consommée dans le monde. "Nous consommons en moyenne 18 kg de sable par personne et par jour, détaille le directeur scientifique du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) basé à Genève, Pascal Peduzzi. Entre 40 et 50 milliards de tonnes sont extraits chaque année.

Un scandale écologique 

Résultat, "il y a un risque que la ressource s’épuise, s’inquiète le chercheur Eric Chaumillon, professeur de géologie marine à l’Université de la Rochelle. Aujourd’hui, l’homme consomme beaucoup plus que ce que la nature est capable de produire en termes de sédiments dans la mer.

Une surexploitation qui a des conséquences désastreuses sur l’environnement. "Singapour a gagné sur la mer 120 km2, c’est un scandale écologique pour la faune et la flore", s’indigne le directeur du Centre d’études et de recherche de la mer de l’Institut catholique de Paris, Christian Buchet, également auteur du Livre noir de la mer. "Pour gagner ces 120 km2, il a fallu transporter des centaines de km3 de sable. Mais quand vous vendez le sable de vos plages, ça veut dire que vous allez être davantage vulnérables à l’érosion marine, aux vagues de tsunami, à la salinisation des terres agricoles.

Dans un rapport publié en mai 2019, le PNUE s’inquiète d’"une extraction de sable qui n’a pas seulement un impact sur l’environnement mais aussi des répercussions sociales considérables". L’ONU appelle à une régulation mondiale du secteur.

En Inde, l’influence de la mafia des sables 

Dans le sud de l’Inde, dans l’État du Tamil Nadu, le sable de plage recèle des minerais très convoités, comme le grenat, l’ilménite, le rutile, le zircon, le silicate, le leucoxène ou la monazite (un minéral radioactif qui contient de l’uranium et du thorium). 

Depuis des années, de véritables mafias font la loi dans ce secteur. "La mafia du sable a des connections avec des responsables politiques, des policiers et des fonctionnaires au sein même du gouvernement, explique la journaliste Sandhya Ravishankar, spécialiste du sujet. Dès que vous révélez leurs agissements, ils ne vous lâchent plus !

Sandhya Ravishankar en sait quelque chose. Depuis 2013, elle dénonce les pratiques d’un géant du secteur : la société V.V. Mineral , un véritable empire dirigé par un homme d’affaire très puissant, S. Vaikundarajan qui a longtemps bénéficié d’un quasi monopole sur l’exploitation des minéraux extraits du sable. 

La journaliste doit faire face à de  nombreuses plaintes en diffamation. Elle subit également des menaces et des intimidations. "Mon nom a figuré dans un rapport officiel du gouvernement expliquant que je faisais du chantage, que j’étais corrompue, explique Sandhya Ravishankar. Des exploitants de mines de sable ont mis cinq agences de détectives à mes trousses. On a violé ma vie privée en rendant publiques des images où on me voit en train de rencontrer une source dans un café. Ma moto a été sabotée.

La journaliste indienne Sandhya Ravishankar, menacée après ses articles sur la mafia du sable dans l'État du Tamil Nadu (Inde) - novembre 2018
La journaliste indienne Sandhya Ravishankar, menacée après ses articles sur la mafia du sable dans l'État du Tamil Nadu (Inde) - novembre 2018 / Forbidden Stories

Des entreprises hors-la-loi 

Sur le papier, la législation indienne impose toute une série de contraintes aux entreprises qui exploitent le sable (quantité limitée, technique d’extraction particulière…). Mais dans la réalité, les règles sont régulièrement contournées. Dix millions de tonnes de sable auraient ainsi été exploitées illégalement entre 2000 et 2013. 

En septembre 2013, les autorités du Tamil Nadu décident finalement d’interdire l’exploitation et l’exportation de sable aux sociétés privées. Mais cette interdiction n’a pas été respectée. Selon un rapport de la Haute Cour de Madras, les sociétés privées ont continué à exporter illégalement plus de deux millions de tonnes de minéraux, entre 2013 et 2016. 

En janvier 2017, une longue enquête de Sandhya Ravishankar publiée par le site The Wire détaille ce contournement de la loi. 

Des enquêtes judiciaires et fiscales sont alors lancées contre V.V. Mineral. Dans une longue réponse écrite envoyée à Forbidden Stories l’entreprise explique qu’elle a déposé un recours contre cette interdiction d’exploitation du sable. V.V. Mineral considère n’avoir jamais été dans l’illégalité et conteste la moindre pression ou menace sur qui que ce soit. 

De leur côté, les autorités indiennes cherchent à minimiser la corruption liée au sable. C’est ce qu’on comprend dans un rapport officiel du ministère des Mines révélé par Sandhya Ravishankar : 

"La commission d’enquête a constaté certains manquements de la part du Bureau des mines comme des autorisations antidatées, le feu vert pour miner sans contrôle sur le terrain, des quantités extraites sans déclaration officielle. Cependant, la commission a estimé que ces manquements n’étaient pas intentionnels et dus principalement à des initiatives personnelles et aux pratiques de l’époque." 

Usine de transformation de sable de la société indienne V. V. Mineral, près de Uvari (Inde) - novembre 2018
Usine de transformation de sable de la société indienne V. V. Mineral, près de Uvari (Inde) - novembre 2018 / Forbidden Stories

Du sable indien illégal revendu en France 

Pourtant, des éléments récupérés par Forbidden Stories permettent de douter du caractère isolé de ces dérives. 

Selon des documents confidentiels d’exportation du port indien de Tuticorin, dans le Tamil Nadu, de janvier 2013 à novembre 2016, des minéraux extraits du sable du Tamil Nadu ont été exportés illégalement, à travers le monde : en Chine, au Japon, aux Émirats arabes unis, aux États-Unis, en Allemagne, au Koweït ou en Arabie saoudite. 

La France apparaît également dans ces documents. 

On voit ainsi apparaître le nom d’une société spécialisée dans la fourniture d’abrasif, c’est-à-dire tout ce qui permet de décaper des sols ou des murs ou de faire de la découpe de précision avec un jet d’eau à haute pression. Pour cela, il faut utiliser un minéral, le grenat, qu’on retrouve dans le sable indien exporté à cette période.  

La deuxième société française dont on retrouve la trace dans ces données est une PME française qui existe depuis 1932 : le Comptoir de minéraux et de matières premières. 

La PDG de l’entreprise, Joëlle Briot, a accepté de nous ouvrir ses archives. Elle nous confirme qu’elle a bien eu V.V. Minéral comme fournisseur de zircon, un minéral extrait du sable indien, entre 2012 et 2016. Le zircon est utilisé notamment pour fabriquer des moules de pièces de moteurs automobiles ou de pièces aéronautiques qui doivent résister à de très hautes températures. On en retrouve également dans les plaquettes de frein, les prothèses dentaires ou les émaux de carreaux de céramique. 

"Personne ne nous a alerté de la moindre illégalité à l’époque, explique Joëlle Briot. Ni le fournisseur, ni les banques, ni le port, ni les douanes… Nous avons été trompés. Tout se faisait avec l’apparence de la normalité.

Ce n’est que fin 2016 que l’entreprise française dit avoir reçu un message de V. V. Mineral l’informant qu’il ne pouvait plus assurer ses livraisons. "C’est à ce moment-là que nous avons découvert dans la presse spécialisée qu’il y avait des problèmes de corruption avec cette société en Inde", ajoute la PDG de la société qui depuis a réorienté ses achats de zircon vers le Sénégal et vers l’Afrique du Sud. 

Un journaliste brûlé vif 

Ces dernières années, quatre journalistes qui enquêtaient sur le trafic de sable en Inde sont morts dans des conditions troubles. 

Le dernier en date, Sandeep Sharma, un journaliste de la télévision nationale, a été renversé par un camion, en mars 2018. Il dénonçait des pots-de-vins reçus par un policier pour couvrir un transport de sable illégal et se disait menacé de mort.

En partenariat avec Forbidden Stories, la cellule investigation de Radio France a repris l’enquête autour de la mort du journaliste Jagendra Singh, 46 ans, qui travaillait dans l’État de l’Uttar Pradesh, au nord de l’Inde. 

Le 1er juin 2015, la police débarque dans la maison qui lui servait de bureau à Shahjahanpur.

Quelques minutes plus tard, il est transporté dans un hôpital local. Son corps est brûlé à plus de 50 %. Sept jours plus tard, il succombe à ses blessures. 

Sur ce qui s’est passé, deux versions s’opposent. Celle de la famille du journaliste et de Jagendra Singh lui-même, qui, avant de mourir, a été filmée à l’hôpital. Lui dénonce une agression : 

─ “Cinq personnes sont entrées, raconte-t-il. 

─ Qui ça ? 

─ Sriprakash Raï et cinq policiers. Ils m’ont roué de coups. Et ensuite ces salauds m’ont aspergé d’essence. Ils ont sauté par-dessus le mur et sont entrés chez moi. Ils pouvaient simplement m’arrêter… Pourquoi vouloir me tuer ? 

─ Qui est Sriprakash Raï ? 

─ C’est un inspecteur de police…” 

L’enquête policière conclura pourtant à un suicide.  

Les policiers affirment qu’ils étaient venus interpeller le journaliste, dans le cadre d’une enquête pour tentative de meurtre. Et que c’est au moment de l’interpeller que Jagendra Singh se serait, lui-même, immolé par le feu. 

L’unique témoin présent sur place, ce jour-là, une travailleuse sociale très proche du journaliste, confirme dans un premier temps l’attaque policière, avant de se rétracter et de cautionner finalement le suicide.  

VIDÉO | Attention, images difficiles - Témoignage de Jagendra Singh, un journaliste brûlé vif 

"Ce qui va t’arriver, ce sera encore pire !" 

Issu d’un milieu modeste, Jagendra Singh devient journaliste sur le tard, en 1999. Il se spécialise dans la dénonciation des affaires de corruption, ce qui le pousse à changer souvent d’employeurs. "Il ne supportait pas qu’on fasse pression sur lui pour ne pas publier une information, dit sa plus jeune fille Diksha. Il n’avait pas peur de dénoncer des choses qui dérangent, quelles que soient les conséquences. Pour lui, un journaliste devait dénoncer les scandales. C’est pour ça qu’il est devenu journaliste indépendant.

En 2011, Jagendra Singh crée une page Facebook sur laquelle il commence à poster les informations sensibles qu’il collecte. Il enquête notamment sur un homme très puissant : le ministre des Affaires sociales, Rammurti Verma, qu’il accuse, avec des proches, d’être lié à l’extraction illégale de sable de rivières et de corrompre la police pour fermer les yeux. Jagendra Singh relaye également des accusations de viol visant le même ministre et des policiers. 

Le 28 avril 2015, un mois avant sa mort, le journaliste se fait agresser par plusieurs hommes à moto. "Pendant qu’ils le tapaient, l’un d’entre eux lui a dit : “Alors comme ça tu écris des vilaines choses sur le ministre ? Il faut que tu arrêtes maintenant. Sinon, ce qui va t’arriver, ce sera encore pire”", témoigne le fils cadet du journaliste Rahul. 

Jagendra Singh s’en sort avec une cheville cassée. 

Un étrange appel nocturne 

Quelques jours après avoir publié son enquête sur le trafic illégal de sable, une plainte pour tentative de meurtre est déposée contre le journaliste. Une plainte qui s’est avérée sans fondement. 

Le journaliste a l’impression que l’étau se resserre sur lui. Le 22 mai 2015, 10 jours avant qu’on ne le retrouve brûlé vif, il écrit le message suivant : 

"Rammurti Verma peut me faire tuer. En ce moment, responsables politiques, voyous et policiers sont tous après moi. Écrire la vérité pèse lourdement sur le cours de ma vie. J’ai révélé certains agissements de Rammurti Verma, alors il lance des attaques contre moi." 

La nuit qui précède le drame, il reçoit un étrange coup de téléphone. "C’était le neveu du ministre au bout du fil, témoigne la veuve de Jagendra, Suman Singh. Il a dit à mon mari : “Venez, on va discuter.” Lui voulait y aller. Je lui ai dit : “Non, pas maintenant. Tu ne pars pas en pleine nuit. Tu iras demain matin, en plein jour et pas tout seul.”" 

Le lendemain matin, le fils de Jagendra Singh transporte son père jusqu’à la maison où il avait l’habitude de travailler, à une heure de route. Il en ressortira brûlé vif… 

De l’argent pour se taire 

Aucune véritable enquête n’est alors menée. 

Le fils du journaliste a bien déposé une plainte contre le ministre et cinq policiers… mais la famille l’a retirée, quelques semaines plus tard. 

Forbidden Stories révèle aujourd’hui le dessous des cartes : le ministre accusé par Jagendra Singh a proposé de l’argent à sa famille pour qu’elle se taise, qu’elle retire ses accusations et qu’elle dise que le journaliste s’est bien suicidé. C’est ce que confient à présent les proches de Jagendra Singh. 

Trois millions de roupies, soit environ 38 000 euros, auraient ainsi été versé à la famille. 

Pour justifier cet accord avec le ministre, la famille du journaliste explique qu’elle n’a pas vraiment eu le choix. "On nous a bien fait comprendre que c’était dangereux pour notre famille, raconte le fils cadet du journaliste, Rahul. On m’a dit : “Regardez ce qui est arrivé à votre père, ça pourrait vous arriver à vous aussi.” Ma mère pleurait. Elle m’a dit : “J’ai déjà perdu un mari, je ne veux pas perdre un fils.” Et elle a accepté de passer un accord avec le ministre.

Une seule personne a refusé de signer ce compromis : la plus jeune fille de Jaghendra, Diksha Singh. "Le ministre a juré sur la tête de ses enfants qu’il n’y était pour rien, se souvient Diksha Singh. Je lui dis en face que je ne le croyais pas, que pour moi c’était lui le coupable. On n’aurait jamais dû accepter cet argent. Sur le coup j’étais vraiment en colère. Aujourd’hui, je veux toujours la justice pour la mémoire de mon père.

Diksha Singh, fille du journaliste Jagendra Singh - avril 2019
Diksha Singh, fille du journaliste Jagendra Singh - avril 2019 / Forbidden Stories

A 22 ans, Diksha Singh espère devenir un jour journaliste, comme son père. 

S’il n’est plus ministre désormais, Rammurti Verma, lui, est toujours influent dans l’État de l’Uttar Pradesh. Il n’a pas répondu à nos questions. 

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