La France a plusieurs fois dénoncé la mainmise de Moscou dans la crise des "gilets jaunes". Elle passerait par les médias officiels mais aussi par une activité souterraine sur internet. Nous avons tenté de démêler le vrai du faux.

Élections européennes : la Russie va-t-elle tenter d'influencer le scrutin ?
Élections européennes : la Russie va-t-elle tenter d'influencer le scrutin ? © Getty / John Lamb

► Une enquête de Philippe Reltien, cellule investigation de Radio France

La menace d’une ingérence russe plane-t-elle sur les élections européennes ?

Première évidence, la Russie a récemment théorisé un nouveau concept de guerre froide, la "guerre hybride". "C'est une évolution des règles de la guerre, explique Damien Liccia, spécialiste de l’influence russe. Aujourd'hui, les guerres ne sont plus forcément limitées dans le temps. Ce concept de guerre hybride désigne ainsi la continuité, ambiguë et floue, entre d'un côté un conflit armé, et de l'autre des conflits qui auraient une dimension informationnelle." D'après ce spécialiste, le concept est notamment utilisé pour qualifier des attaques qui seraient pilotées par le Kremlin dans le but d'affaiblir des démocraties, dans les pays Baltes, mais aussi pour des cas plus connus, lors du Brexit ou de l'élection de Trump aux États-Unis.

Influencer des élections dans des démocraties occidentales serait donc un des objectifs occultes du Kremlin. Et la France ferait partie de ses cibles. "Les Russes, les Américains, ou les Chinois, comme tous ceux qui ont une volonté impériale, cherchent à utiliser les maillons faibles, note Jerome Bondu directeur du cabinet Inter-Ligere, qui forme les entreprises à la sûreté numérique. La France et même l'Europe sont des maillons faibles dans le grand jeu d'influence numérique."

Des médias très officiels

Pour parvenir à ses fins, le Kremlin ne joue plus la carte de la propagande à l’ancienne. Pas besoin de faire croire que la Russie est le meilleur des régimes. Il suffit de mettre l’accent sur tout ce qui va mal dans les démocraties occidentales. Pour cela, Moscou s’appuie d’abord sur des médias tout à fait officiels.

En France, il existe deux acteurs essentiels : l’agence Sputnik (à l’origine de nombreux scoops, comme celui de la main arrachée lors de la manifestation des "gilets jaunes" le 9 février 2019 à Paris) et la télévision RT France (Russia Today). Ces médias français alimentent ensuite la Russie en images, diffusée en Russie et dans le monde entier via l'agence de presse Ruptly, basée à Berlin.

Ces médias, relativement récents en France, ont un objectif clair : montrer que les démocraties occidentales fonctionnent mal, afin de légitimer le pouvoir du président russe.
Ces médias, relativement récents en France, ont un objectif clair : montrer que les démocraties occidentales fonctionnent mal, afin de légitimer le pouvoir du président russe. © AFP / MLADEN ANTONOV / AFP

L’intérêt est double pour Moscou. D'une part, ces chaines permettent de légitimer le régime du Kremlin en suggérant implicitement que ce qui se passe à l'étranger est pire que ce qui se passe en Russie. Et d'autre part, les images de chaos en France servent d’argument à Vladimir Poutine pour interdire par exemple des manifestations. Une vision contredite par Xenia Fedorova, la directrice de RT France. "Poutine s'informe autrement qu’en regardant RT France, ironise-t-elle. Le Kremlin a d'autres sources pour obtenir des infos sur ce qu'il se passe dans le monde. Vous essayez de lier RT au climat politique en France et de nous tenir pour responsables de la politique intérieure et extérieure de la Russie. Est-ce vraiment la bonne manière de voir les choses ?"

"Une couverture complaisante et sensationnaliste"

Ce modèle d'utilisation à des fins politiques des médias russes implantés à l'étranger n’est pas spécifique à la France. Un rapport français sur les manipulations de l'information, publié par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, a pu observer le même phénomène en Espagne :

  • "[…] Durant le référendum d’autodétermination de la Catalogne en 2017, il semblerait que le Kremlin ait une nouvelle fois soufflé sur les braises. […] Les médias russes, RT et Sputnik en tête, ont fait une couverture complaisante et sensationnaliste du mouvement catalan, véhiculant toutes sortes de fausses nouvelles, […] publiant de fausses cartes des soutiens en Europe (où le Royaume-Uni, les pays scandinaves et les États baltes apparaissent comme des soutiens de l’indépendance catalane, ce qui est faux), faisant le parallèle avec l’Ukraine […] ou même avec le Kosovo, dans un article sobrement intitulé 'Pourquoi l’OTAN ne bombarde-t-elle pas Madrid durant 78 jours ?' […]"

Le journal El País a constaté dans le même temps une augmentation de 2 000 % de l'activité des comptes pro-russes sur les réseaux sociaux espagnols.

Une activité souterraine

À côté de ces médias établis, d'après le rapport cité plus haut, il existe à Saint-Pétersbourg (Russie), une véritable usine à faux comptes, à faux messages, et à fausses nouvelles : 

  • "L'agence de recherche internet russe (IRA) est une entreprise […] financée par le Kremlin, dont l'existence a été révélée dès 2013 […] par des journalistes russes. [...] En 2015, des centaines de jeunes Russes y étaient employés, travaillant 12 heures par jour, […] formés aux positions du Kremlin […] sur tous les sujets clivants qu’il s’agissait d'exacerber (racisme, armes à feu, immigration, etc.). Par le biais de faux comptes et de bots, quelques dizaines de personnes ont ainsi pu en atteindre 150 millions via Facebook et Instagram. À elle seule, l’IRA contrôlait, sur Twitter, 3 814 comptes humains et 50 258 bots […] et au moins 470 comptes Facebook (avec 100 000 dollars dépensés en publicité) ayant atteint au moins 126 millions d’Américains."
Ancien emplacement de la ferme à trolls russe, l'Agence de recherche internet (IRA), à Saint-Pétersbourg
Ancien emplacement de la ferme à trolls russe, l'Agence de recherche internet (IRA), à Saint-Pétersbourg / Capture d'écran / Google Maps

L’oligarque propriétaire de cette entreprise fait partie des personnes inculpées aux États-Unis dans le cadre de l’enquête sur les ingérences russes dans la campagne présidentielle en 2016.

La France aussi attaquée ?

En France, la Russie avait déjà été soupçonnée d'ingérence lors de l’apparition des Macron Leaks. Pendant la campagne présidentielle 2017, des pirates ont réussi à accéder aux messageries de plusieurs membres de l'équipe d'Emmanuel Macron. Les mails fuitent sur internet, et une fausse rumeur se propage à propos d’un compte offshore qu’Emmanuel Macron aurait caché aux Bahamas. 

Un ancien enquêteur de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, l’ANSSI, se souvient que la piste russe avait alors été privilégiée. "En dévoilant [les Macron Leaks], l'attaquant avait glissé, de façon volontaire ou non, ses traces à l'intérieur, raconte Emmanuel Gras, qui fait partie du Cercle européen de la sécurité et des systèmes d'information, et dirige aujourd’hui Alsid, un cabinet de conseil en protection numérique. On a trouvé que certains documents avaient été modifiés avec un nom d'auteur russe. Est-ce l'attaquant qui a été inattentif ? On s'est dit que peut-être, ce cas de déstabilisation bénéficiait à la Russie. Le faisceau de preuves techniques que l'on avait par ailleurs – les dates de modification des documents, les noms – convergeait."

Problème : ces fuites ont aussi circulé par un forum de discussions anonymes en ligne, 4chan, notamment utilisé par une partie de l’extrême droite américaine. "Ce forum, c'est un peu le terreau, la base forte, la vieille garde de l'alt-rigt [extrême droite] américaine, explique Damien Liccia, fondateur d'une agence de communication spécialisée dans l’analyse des données, IDS Partners. Il y a une porosité plus ou moins réelle entre l'alt-right et des officines qui gravitent dans l'écosystème de Moscou, qui peuvent avoir intérêt à utiliser l'extrême droite américaine pour blanchir ces sujets."

Faux comptes russes ou "gilets jaunes" ?

Plus tard, durant la crise des "gilets jaunes", le journal britannique The Times et la chaine de télévision américaine Bloomberg affirment que 200 faux comptes Twitter liés à la Russie auraient été créés spécialement pour pousser à la révolte en propageant de fausses nouvelles. À la suite de ces allégations, le secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) a ouvert une enquête pour vérifier s’il y a eu manipulation par une puissance étrangère. Une enquête dont les résultats ne sont toujours pas connus.

Mais qui se cache derrière ces comptes ? Ce nombre de 200 a été comptabilisé par une ONG américaine, New Knowledge, qui serait peu au fait, voire assez étrangère au contexte politique français. "Ses analystes peuvent par exemple confondre un militant du Rassemblement national avec un militant pro-russe, indique Kevin Limonier, chercheur à l’Institut des hautes études de défense nationale. La grande question est de savoir si les comptes dont parle ce rapport sont bel et bien des comptes que l'on peut attribuer à des agences russes qui mèneraient des opérations semi-clandestines de manipulation de l'information, ou s'ils sont le fait de citoyens français, qui par ailleurs roulent pour tel ou tel parti ou groupuscule politique, et qui trouvent, grâce aux médias russes et à tout cet écosystème russe, une chambre d'écho."

Ne pas surinterpréter

Quelle est l’influence réelle de ces manipulations ? Certains experts mettent en garde sur le pouvoir que l'on peut leur attribuer. "Peut-on réduire un mouvement comme celui des 'gilets jaunes' uniquement à la question de l'ingérence, alors qu'on est face à un mouvement particulièrement foisonnant sur les réseaux sociaux, avec des centaines de milliers de comptes ? s'interroge Damien Liccia. Comment peut-on raisonnablement considérer que 200 comptes peuvent avoir la moindre influence ? C'est une goutte d'eau dans un océan." Le constat vaut également pour l’affaire Benalla qui a, elle aussi, donné lieu à une déferlante de tweets de la part de la russosphère. 

Quant à leur influence sur un scrutin, elle serait pour l’instant négligeable. "Plusieurs études faites par des universités américaines disent que l'effet des fausses nouvelles sur les élections est nul, parfois même contre-productif, analyse François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS. Il ne touche que des super-convaincus, qui se renforcent dans leurs convictions.

Des pratiques généralisées

Par ailleurs, plusieurs chercheurs insistent : pirater, espionner, ou désinformer sont désormais des pratiques auxquelles ont recours la plupart des grandes puissances. "Dès que nos amis Russes lèvent le petit doigt et qu'on se rend compte qu'ils ont manipulé quelques comptes, on pousse des cris d'orfraie, s'étonne Jerôme Bondu. Mais à côté de ça, des lanceurs d'alertes nous expliquent que nous sommes fliqués, traqués, que les téléphones de nos dirigeants sont sur écoute, et ça passe comme une lettre à la poste. Nous avons deux poids deux mesures."

Alain Juillet, ancien directeur du Renseignement de la DGSE, va encore plus loin. Il considère que, pour préserver leurs intérêts, les États-Unis érigent des fausses nouvelles en quasi mensonges officiels. Il en veut pour preuve la campagne de dénigrement lancée contre le géant chinois des technologies de télécommunication, Huawei, soupçonné de vouloir espionner un grand nombre de personnes avec ses appareils. "Une étude canadienne a conclu qu'il n'y avait pas de systèmes d'écoute. Pourquoi n'en parle-t-on pas ? s'interroge Alain Juillet. Si Huawei est attaqué aujourd'hui, c'est parce qu'il a deux ans d'avance sur la 5G [réseau mobile de 5e génération] par rapport aux Américains. Ils veulent donc retarder le déploiement de 5G chinoise, jusqu'au moment où ils seront au point. Leur attaque est un exemple de fake news dans la pratique de tous les jours."

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