Daniel Forestier, ex-agent de la DGSE, a été tué en Haute-Savoie en mars 2019. Mis en cause dans une affaire de tentative d’assassinat sur un opposant congolais réfugié en France, Daniel Forestier ne semblait pas avoir totalement coupé les ponts avec son ancienne vie d’espion. Récit de cette étrange affaire.

Daniel Forestier a été retrouvé mort sur ce parking, à proximité du hameau de Marcorens, sur la commune de Ballaison (Haute-Savoie).
Daniel Forestier a été retrouvé mort sur ce parking, à proximité du hameau de Marcorens, sur la commune de Ballaison (Haute-Savoie). © Maxppp / Virginie BORLET

► Une enquête de Philippe Reltien, cellule investigation de Radio France

En mars 2019, le corps de Daniel Forestier, ex-agent de la DGSE (les services de renseignement français), est retrouvé criblé de balles en Haute-Savoie. Son assassinat est intervenu sur fond de lutte entre le président congolais Denis Sassou-Nguesso et un de ses opposants, réfugié en France. Ce dernier dit aujourd’hui craindre pour sa vie.

Un piège

Jeudi 21 mars 2019. Daniel Forestier a rendez-vous avec un patient, car il officie à ses heures perdues comme magnétiseur. Peu après le déjeuner, il prend sa voiture en direction de Thonon-les-Bains, puis bifurque sur une toute petite route. À 14h45, il s'arrête sur un parking, près du lac Léman et sort de sa voiture. C’est alors que des coups de feu éclatent. "Une voiture arrive, deux hommes en sortent et le tuent en deux temps : immobilisation puis élimination, raconte Jacques Follorou, journaliste au Monde. C'est un procédé qualifié de professionnel, et l'enquête risque d'être compliquée.

Daniel Forestier
Daniel Forestier / Mairie de Lucinges

Daniel Forestier se doutait-il de ce qui allait se passer ? D'après ses proches, il semblait préoccupé. "À un moment, je l'ai trouvé très déprimé et triste, se souvient Jean-Luc Soulat, maire de Lucinges, dont Daniel Forestier était l'un des adjoints. "Daniel Forestier se sentait en danger, confirme l'avocat Me Norbert Tricaud. Juste après l'assassinat, sa mère a déclaré que son fils lui avait dit qu'il faudrait prendre des mesures en cas de risques de disparition brutale de sa part." Il avait donc clairement envisagé l’hypothèse de sa disparition. 

Qui était Daniel Forestier ? 

Né en 1961, Daniel Forestier s'engage jeune dans l'armée. Sa carrière, dans les années 90, est marqué par un passage dans les forces spéciales, notamment au 13e régiment de dragons parachutistes, un vivier du service Action, de la DGSE. Le "Treize" participe à la guerre du Golfe, est envoyé au Tchad, en République centrafricaine, en Somalie, aux Comores et au Rwanda. "Le service Action est un service clandestin, utilisé notamment pour les assassinats ciblés, détaille Jacques Follorou. C'est la part d'ombre de la démocratie. Ils peuvent aussi faire de la formation pour des groupes d'opposants armés dans des pays en conflit par exemple."

De retour en France, il devient officier instructeur au CPES, le Centre parachutiste d’entrainement spécialisé au camp de Cercottes, près d'Orléans, et forme les commandos clandestins de la DGSE qui partent en mission à l’étranger. 

En 2003, il revient à la vie civile. Il s’installe avec sa famille à Lucinges en Haute-Savoie, près d’Annemasse. Là, il se lance dans l'écriture de quatre romans policiers inspirés par son environnement montagneux, comme Requiem pour un Savoyard ou Les bouquetins se cachent pour mourir. Mais c'est en tant que buraliste et patron de l'unique bistrot du village, L’Escapade, qu'il se fait connaitre par tout le monde. 

L'ancien bar-tabac de Daniel Forestier, L'escapade (Lucinges, Haute-Savoie), ici en 2011.
L'ancien bar-tabac de Daniel Forestier, L'escapade (Lucinges, Haute-Savoie), ici en 2011. / Capture d'écran Google Maps

Élu en 2014 dans la majorité municipale, il devient adjoint du maire de Lucinges. "Il était mon monsieur Défense, explique Jean-Luc Soulat.  Quand on organisait des cérémonies, comme pour le 11 novembre, c'est lui qui était un peu le chef d'état-major de ce genre d’événement marqueur pour lui. C'était son côté républicain, militaire, qui nous rapprochait.

Garde du corps au cœur du pouvoir Kazakh 

Mais très vite, Daniel Forestier retourne à ses premières occupations. Il revend son bar-tabac, et devient chargé de la sécurité de Dinara Kulibayeva - la fille de l'ancien président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev - et de son époux Timur Kulibaev. Ce dernier est à ce moment-là président du fond souverain du Kazakhstan, pays minier et gazier, qui achète notamment à la France des satellites et des hélicoptères. La famille s’est installée en Suisse, dans une jolie villa au bord du lac Léman

Dès 2010, Daniel Forestier s’absente souvent pour suivre sa cliente, quatrième fortune du Kazakhstan, qui fait des affaires dans le luxe en Europe. Il l’accompagne aussi en vacances dans le sud de l’Espagne ou aux sports d’hiver. 

Vieilles méthodes de la Françafrique 

En 2018, sa vie bascule à cause d’un supposé complot contre un ressortissant congolais. D'après les éléments de l’enquête ouverte pour éclaircir cette histoire, un groupe de mercenaires français aurait été constitué au début de l'année 2018 pour assassiner en banlieue parisienne Ferdinand Mbaou, un opposant déclaré au président du Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso. Mbaou est un ancien général congolais, ex-chef de la garde présidentielle, qui s’est exilé en France à Bessancourt (Val-d’Oise).  

Daniel Forestier se serait vu proposer 400 000 euros pour s’occuper de la logistique du complot. Dans le groupe figurent : Bruno Susini, un ancien du service Action devenu employé portuaire, mais aussi un ex-camarade des parachutistes, aujourd’hui détective privé, qui était censé photographier les lieux, ainsi qu'un chauffeur de limousine, qui devait accompagner Daniel Forestier chez le général Mbaou.  

Le général Ferdinand Mbaou, le 21 septembre 2018.
Le général Ferdinand Mbaou, le 21 septembre 2018. © AFP / JOEL SAGET

Une rivalité ancienne

La rivalité entre Mbaou et Denis Sassou-Nguesso remonte à loin. Pendant la guerre civile de 1997 au Congo-Brazaville, Mbaou veut prendre le pouvoir, mais c’est Denis Sassou-Nguesso qui y parvient. Il fait ensuite emprisonner son rival qui finit par se réfugier en France où il rêve toujours de destituer son adversaire. "Depuis 2012, Sassou-Nguesso a le sentiment que tout le monde lui en veut et que tout le monde veut le tuer, explique Loïk Le Floch-Prigent, ex-PDG d’Elf, et fin connaisseur du Congo. Le général Mbaou était le chef de la garde nationale du précédent président, Pascal Lissouba, qui en veut personnellement à Sassou-Nguesso parce que sa famille a été décimée par celui-ci. Donc Sassou-Nguesso considère que Mbaou est celui qui essaie de le renverser, ce qui est, compte tenu de l'endroit où il est aujourd'hui, à savoir la région parisienne, un peu tiré par les cheveux.

Un complot peut en cacher un autre

Aujourd'hui, les deux hommes se soupçonnent mutuellement de vouloir la disparition de l’autre. Mais un autre événement a encore alourdi cette tension. Le 10 novembre 2015, un homme s’approche du général Mbaou et lui tire dessus, devant son domicile. Il survit, mais la balle qu’il reçoit est toujours logée dans son dos. "Cette fois-là, j'aurais dû mourir, nous raconte Ferdinand Mbaou, que nous avons rencontré. Puis ça a continué. Je ne peux pas me sentir en sécurité si ça fait deux fois qu'on attente à ma vie sans que j'ai une protection et sans que les autorités ne disent mot.

► VIDÉO | Ferdinand Mbaou : "Je ne peux pas me sentir en sécurité"

Il est impossible de relier cette tentative de 2015 au complot de 2018. Cédric Huissoud, avocat de la famille Forestier, insiste : “Il s'agit de la même cible, mais à aucun moment l'affaire de 2015 n'apparaît de manière directe ou indirecte dans le dossier de 2018." Cependant, pour le général Mbaou, ces deux tentatives de meurtre à trois ans d’intervalle ne sont pas le fruit du hasard : "Je veux, je tiens et j'exige de rencontrer le juge de manière à ce qu'on ait la possibilité de comparer la balle qui est dans mon corps et les autres balles [de l'assassinat] de monsieur Forestier. J'ai aussi le portrait-robot de mon agresseur de 2015.

Le complot éventé

Le supposé complot de 2018 n’ira cependant pas au bout. Durant l'été 2018, la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) reçoit un renseignement anonyme lui indiquant qu’on s’apprêterait à tuer le général Mbaou en France. Cette source indique que Daniel Forestier serait impliqué dans le complot. Selon nos informations, ce renseignement serait venus des services de renseignement tchèques, à Prague. 

La DGSI commence alors à enquêter, et envoie deux policiers en Haute-Savoie. Ces derniers convoquent Daniel Forestier et lui expliquent que la France ne tolèrera pas qu’on assassine un opposant d’un autre pays. L’ex-militaire ne cherche pas à nier les faits. Il précise même qu’il devait trouver des explosifs, et raconte qu’il en a déjà caché une partie chez sa mère. Explosifs qui ne seront cependant jamais trouvés. 

Une “balance”  

Le 7 septembre 2018, juste après la confession de Daniel Forestier, le parquet de Lyon ouvre une enquête préliminaire. Quelques jours après leur interpellation, Daniel Forestier et son complice présumé Bruno Susini sont mis en examen, le 12 septembre, pour association de malfaiteur et détention d’explosifs. Mais là, changement de ton : Daniel Forestier nie tout en bloc, tout comme Bruno Susini. À l’issue de leur garde à vue, ils sortent libres sous contrôle judiciaire. 

Dès le lendemain de leur mise en examen, l'enquête fuite dans la presse. Les noms et les fonctions des équipiers du commando supposé, ainsi que la cible visée, le général Mbaou, sont publiés. "Ces fuites démontrent à l'évidence qu'ils ont été exposés, regrette Me Marie-Alix Canu-Bernard, avocate de Bruno Susini. Dans un dossier comme celui-ci, il est évident qu'il ne fallait pas donner leur identité. Ces fuites les ont exposés et sont tout à fait anormales.

Bruno Susini (à gauche)
Bruno Susini (à gauche)

Daniel Forestier se retrouve sous le feu des projecteurs, avec le risque de représailles que cela implique. Lui sait que le complot était déjà connu des enquêteurs lorsqu’il leur a parlé, mais aux yeux des autres membres du commando, il risque de passer pour celui qui a fait échouer l’opération. “Dans le milieu traditionnel du renseignement, on peut considérer – c'est l'opinion majoritaire – que c'est une balance", analyse Patrick Baudouin, de la FIDH. 

A-t-on tué Daniel Forestier pour le faire taire ? Cette piste est privilégiée par les enquêteurs. Devenu le maillon faible du complot, il connaissait probablement toute la chaine et peut-être même le commanditaire. “Nous considérons qu'il y a une volonté de faire disparaître des preuves, ajoute Norbert Tricaud, avocat du général Mbaou. En assassinant Daniel Forestier, c'est un élément important de la chaîne de commandement et d'exécution de la tentative d'assassinat contre le général Ferdinand Mbaou qui disparaît. Il serait important que les deux autres personnes concernées puissent faire l'objet de mesures de protection importantes et que le général Ferdinand Mbaou puisse être confronté aux deux survivants.” Pour cet avocat, la piste du complot congolais ne fait aucun doute. 

La piste kazakhe ?

Une autre piste pourrait intéresser les enquêteurs : celle du Kazakhstan. Daniel Forestier assurait la sécurité de l’épouse d’un homme proche du pouvoir kazakh, Timur Kulibaev. Or ce dernier a notamment rencontré en 2011 le secrétaire général de l’Élysée Claude Guéant, après que la France a signé des contrats avec le Kazakhstan pour lui vendre des locomotives et des hélicoptères. Ces derniers étant à l’origine du kazakhgate). Mais cette piste semble peu crédible. 

En effet, les Kazakhs, en Suisse, ne fonctionneraient pas selon ce mode opératoire. “Ils n'ont jamais été publiquement impliqués dans des affaires de sang, explique François Pilet, journaliste et spécialiste des affaires de corruption. Il y a eu quantité de règlements de compte, de luttes parfois très violentes pour retrouver des fonds, pour enquêter sur des acquisitions immobilières, mais toujours limitées à des luttes financières et économiques. Le problème c'est qu'il n'y a rien dans cette histoire, aucun élément tangible qui rapproche Daniel Forestier aux Kazakhs, à part son emploi. Ce n’est pas suffisant.” 

La piste d’un règlement de comptes dans le cadre du complot congolais tient donc la corde, mais sans aucune certitude. Les enquêteurs cherchent maintenant à mettre la main sur le chaînon manquant du commando : le chauffeur de limousine, aujourd’hui en fuite. Selon le dossier judiciaire, il aurait conduit à deux reprises Daniel Forestier en région parisienne pour espionner la villa du général Mbaou. Personne ne sait où il se cache aujourd’hui. Peut-être détient-il la clé de l’énigme.

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