L’embargo sur la Syrie, depuis 2011, est largement violé. Entre détournements, magouilles et business, certaines entreprises préparent déjà la reconstruction.

Le Croissant Rouge stocke et distribue l'aide humanitaire en Syrie
Le Croissant Rouge stocke et distribue l'aide humanitaire en Syrie © AFP / Ghaith Alsayed / Citizenside

Enquête de Philippe Reltien

L'embargo sur la Syrie est décidé en 2011 par les 28 pays membres de l’Union européenne, en réaction à la répression de Bachar Al-Assad contre son peuple. Il existe aussi des sanctions des Etats-Unis et de l'ONU. Parmi la liste des produits interdits à l’exportation et à l’importation :

  • les armes et les technologies pouvant servir à la répression ;
  • les matières premières : gaz, pétrole ;
  • les produits chimiques ;
  • les œuvres d’art ;
  • toutes les transactions financières avec les banques syriennes, y compris la Banque centrale.

Plus de 200 sociétés et proches du régime syrien sont sur une "liste noire", visés par ces sanctions.

Un business autour de l'aide médicale

Des dérogations à l'embargo sont possibles pour ce qui concerne la santé, la nourriture et l’agriculture, à condition qu’il s’agisse d’une aide humanitaire justifiée.

Cette aide arrive en Syrie via des agences de l’ONU et, le Croissant Rouge, qui stocke et distribue. Mais cette aide est souvent détournée de son objectif. En 2016, le journal The Guardian révèle que 8 agences de l’ONU ont distribué pour plusieurs milliards de dollars d’aide, détournés par des structures contrôlées par le régime de Damas.

L’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, confirme : "Quel que soit le lieu où l’on porte le regard, un interlocuteur direct a été désigné par le régime pour que l’Agence des Nations-Unies traite exclusivement avec lui. Il n’y a plus aucun contrôle sur l’argent et les ressources qui sont fournies au pays."

Sakher Achawi, un médecin franco-syrien exilé à Paris, assure que certains médicaments sont confisqués par le régime pour être revendus :

"Des médicaments pour soigner le cancer sont détournés par le régime à des profits personnels. Il faut avoir une dérogation distribuée uniquement par le ministère de la santé. Certains de ces médicaments sont vendus. On détourne l’embargo."

Du côté du régime syrien, on se retranche derrière le Croissant rouge syrien, qui affirme être "neutre" et "servir toute la population".

Des parlementaires contre l'embargo culturel

Depuis mars 2012, l’ambassade de France et le centre culturel sont fermés. Les coopérants français ont quitté la Syrie. Pourtant, plusieurs lycées français continuent de fonctionner, et des volontaires franco-syriens, payés 200 dollars par mois par le régime syrien, donnent les cours au lycée français de Damas. 

Mais des parlementaires plaident pour une exception culturelle dans l’embargo, pour le retour des enseignants français en Syrie. C'est ainsi que le lycée Charles de Gaulle, à Damas, n'a jamais cessé de fonctionner : grâce à la "réserve parlementaire", une enveloppe que les députés ou les sénateurs pouvaient attribuer aux associations de leurs choix. Chaque année, 70 000€ ont été versés à ce lycée. Mais la réserve parlementaire a été supprimée en août 2017.

Certains restent actifs : Fabienne Blineau, élue de l’étranger basée à Beyrouth, ancienne suppléante du député Alain Marsaud du groupe LR, soutient le lycée français de Damas par ses propres moyens : "depuis Beyrouth, je m’appelle "la caravane consulaire", à chaque fois que je viens, c’est système D. Dans mes petits sacs, je ramène plein de choses qui peuvent être aussi alimentaires." Fabienne Blineau apporte aussi des dollars ou des euros en espèces, car l’embargo interdit aussi de commercer en monnaie syrienne.

Des associations françaises dans la ligne rouge

  • SOS Chrétien d’Orient : créée par des sympathisants du Front national, elle veut retaper des maisons détruites par la guerre pour reloger des réfugiés de retour en Syrie. Anne-Lise Ramon, responsable de l’association pour la région Auvergne-Rhône-Alpes explique : "nous mettons ça en œuvre en travaillant avec l’architecte local, avec les corps de métier syriens, en privilégiant les populations déplacées." Cette association envoie des volontaires en Syrie pour travailler. Derrière cette démarche militante, l'idée est aussi de faire fonctionner l’économie locale syrienne.
  • OCIFS (Office de commerce et d’industrie franco-syrien) : elle veut créer des partenariats. Côté français : recruter des PME pour aller en Syrie. Côté syrien : recenser les besoins qui pourraient se transformer en commandes pour les PME ou les grosses entreprises. Yannick Ducrot, le directeur de l’OCIFS explique : "Engie, EDF… la réponse est commune à toutes ces multinationales : le ministère des affaires étrangères français refuse de leur donner l’autorisation pour faire une démarche de prospection."

Un réseau européen de PME a fourni l’armée syrienne

Pour la porte-parole du Quai d’Orsay, Agnès Romatet-Espagne, c'est très clair : "Nous ne participerons à la reconstruction de la Syrie et donc au financement de cette reconstruction que lorsqu’il y aura une transition politique effective en place."

Mais dans la pratique, des entreprises européennes proposent déjà leurs services. En août 2017, à la foire de Damas, 9 d'entre elles sont présentes (italiennes, allemandes, tchèques, anglaises et françaises).

Une entreprise française à la foire de Damas
Une entreprise française à la foire de Damas / Flickr-Ocifrancosyrien

En 2010, tout un réseau européen a  alimenté l’armée syrienne. Une opération menée par les services secrets français, en lien avec le Mossad (les espions israéliens), a découvert ce réseau :

  • nom de code : "Ratafia"
  • Objectif : remonter la filière d’approvisionnement de l’arsenal chimique syrien. Dans cette filière, on retrouve des petites PME, y compris françaises, qui ignoraient ou non, à quoi serviraient leurs produits.

Le journaliste du Monde Jacques Follorou a révélé cette affaire (article abonnés) : "En France, mais aussi en Allemagne, des PME étaient sollicitées, mais de façon anodine pour, par exemple, fournir des tubes en acier, ou des lanceurs sur des camions. Mais il n’y a eu aucune enquête judiciaire."

Des risques de détournement de drones ?

Aujourd'hui, des drones civils de fabrication française sillonnent le ciel syrien. Ils servent à photographier les dégâts causés à des sites historiques, et notamment des lieux classés au patrimoine mondial de l’Humanité. Tout le centre de la vieille ville d'Alep est concerné. C'est un travail de collaboration officielle entre une start-up française d’imagerie en 3D, Iconem, et la direction des antiquités syriennes.

Cette collaboration est poussée : c’est un transfert de toute une chaîne de compétence pour manipuler des drones, fabriquer des images, et reconstituer virtuellement des monuments.

  • Le souk d'Alep reconstitué à partir des images d’un drone

Problème : les autorités syriennes choisissent les sites à numériser. Yves Ubellmann, archéologue et directeur de la société Iconem, le reconnaît : "Ils décident des zones où on va agir, là où on peut aller et où on ne peut pas aller. Quand on prend une route en Syrie, si on ne fait pas attention. On peut ne pas en ressortir vivant !"

Un drone avec une caméra, c’est aussi un moyen possible d’espionnage. Jean-Luc Raynaud, réalisateur d'un documentaire ("Les derniers remparts du patrimoine"), sur le patrimoine syrien détruit, s'en inquiète : "Les drones ne sont pas des jouets. Ce sont des armes de guerre, de surveillance, qui peuvent être éventuellement utilisés pour documenter un patrimoine détruit. Mais c’est accessoire. On peut voir précisément, de manière quasi irréparable puisque les drones sont tous petits. En principe, ce n’est pas à mettre entre toutes les mains."

Autre risque : la guerre des images et la désinformation. Quel usage des images sera fait ? Comment vont-elles être interprétées ? Existe-t-il un risque de détournement de ces drones pour la surveillance de la répression ? Face à nos questions, l’UNESCO, qui supervise ce programme, reste muette.

Lobbying au Conseil de l’Europe

Depuis le début de la guerre en Syrie, les Russes ont tout fait pour desserrer l’étau de l’embargo, y compris du lobbying dans les couloirs des assemblées européennes. 

On l’a constaté récemment avec un scandale au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Le chef de cette assemblée parlementaire, l’espagnol Pedro Agramunt s’est rendu à Damas dans l’avion privé d’un haut responsable russe sans prévenir le Conseil de l’Europe. Face au scandale, il a dû démissionner en octobre 2017… et a ensuite été décoré par le Kremlin. 

Une commission d’enquête a été créée au sein du Conseil de l’Europe car Pedro Agramunt n’est pas le seul parlementaire mis en cause. Pour Gerald Knauss de l’ONG allemande "ESI", il existerait tout un réseau de corruption, en lien avec des pays producteurs gaziers et pétroliers : "Curieusement, les personnes qu’on trouve dans ce réseau sont les mêmes qui sont conciliants avec l’Azerbaïdjan sur les droits de l’Homme, qui ont des liens étroit avec le Kremlin et qui voyagent à Damas à des moments clés !"

"En temps de guerre, on prépare la suite"

Les entreprises françaises ont toutes quittées la Syrie, sauf le cimentier Lafarge, aujourd’hui poursuivie par la justice. Les entreprises font désormais très attention. Mais la reconstruction est un marché juteux, estimé, selon certains experts, à 400 milliards de dollars. Pour les grosses entreprises, il est donc importer de « placer ses pions »…

Deux exemples :

  • La société "Anticip" : en juin 2017 cette société de sécurité privée revient à Damas. Elle travaille notamment pour le secteur pharmaceutique (Pfizer, Novartis, Sanofi). Cette société est connue du Ministère des affaires étrangères puisqu’elle garde les locaux de l’ambassade de France à Bagdad. Richard Terzian, le directeur d’Anticip admet : "Les cycles de vente, l’attribution des marchés, et leurs paiements sont sous le contrôle du régime. Il va accorder des faveurs à certains et pas à d’autres, donc s’il faut se mettre à table avec le diable, on le fera."

Que fait exactement Sanofi en Syrie ? Voici leur réponse :

"Sur le volet humanitaire, nous participons aux appels d’offre de l’OMS pour fournir des médicaments à la Syrie. Nous travaillons avec la Société ANTICIP uniquement pour assurer la sécurité des voyages d’affaires. Nous n’avons pas repris la production avec nos partenaires locaux. Nous ne sommes pas commercialement de retour en Syrie. Nous continuons à observer la situation et notre intention est d’y revenir quand l’environnement le permettra."

  • Le cabinet franco-libanais SRDB : il a des antennes à Marseille, à Téhéran, à Beyrouth, et vient d’ouvrir un bureau à Damas. Son directeur, George Sioufi, explique : "Il y a eu un appel d’offres en Syrie récemment sur l’octroi de la troisième licence de téléphonie mobile. Nous avons accompagné une compagnie iranienne, je ne peux pas vous donner son nom… Je considère que 80 à 90 % des projets sont pour l’après-guerre." Parmi les associés de cette société : Georges Richelme, qui a été président du tribunal de commerce de Marseille, et pendant 20 ans, secrétaire général d’Eurocopter. Il a refusé de nous expliquer en quoi consistait son travail au sein de ce cabinet. Mais selon le vice-président du Medef International, Gérard Wolf "bien sûr qu’il examine quel va être le futur du système aéronautique syrien". Il ajoute : "Nos sociétés savent que ce sont des opportunités de business et qu'il faut les préparer de la manière la plus intelligente. Même en temps de guerre, on prépare la suite."

En conclusion, à qui profite l’embargo ? C’est un peu le même scénario qu’avec l’embargo contre l’Irak, en 1991, estime l’ancien président de MSF, Rony Brauman. "L’embargo irakien a été une catastrophe. Il a servi au régime lui-même. C’est la même chose avec le régime syrien". Le médecin constate qu'historiquement, "les embargos n’ont que très rarement produit des effets conformes à ceux qui étaient recherchés. (…) Au nom de la préoccupation honorable de sauver des vies, on raffermit le contrôle du régime sur les populations, alors que c’est exactement ce qu’on cherchait à éviter."

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