2020, une année compliquée pour le journalisme ? Fake news, désinformation, menaces sur les couvertures de manifestations : l'image du journaliste est de plus en plus dégradée. Comment restaurer la confiance ? La discussion est ouverte, avec Elise Lucet, Fabrice Arfi, Luc Bronner et Jacques Trentesaux.

La crise de confiance s'accroit entre la presse et l'opinion.
La crise de confiance s'accroit entre la presse et l'opinion. © Getty / Chonticha Vatpongpee / EyeEm

La défiance qui frappe la profession de journaliste est plus que jamais présente aujourd'hui, et il semble que l'année 2020 n'ait rien arrangé. Les journalistes des médias "historiques", par opposition aux intervenants sur Internet qui se présentent comme "libres" et "indépendants", sont désormais considérés comme faisant partie de différents complots, et participeraient à la désinformation. Pourquoi l'image des journalistes est-elle de plus en plus dégradée, et pourquoi les croit-on de moins en moins ? Elise Lucet (France Télévisions), Fabrice Arfi (Mediapart), Luc Bronner (Le Monde) et Jacques Trentesaux (Mediacités) sont les invités de Jacques Monin pour en parler.

"On est au carrefour d'un effondrement des vérités de fait"

Élise Lucet estime que la crise du coronavirus a alimenté les incertitudes sur l'information : "Il y a eu des hésitations, de la part du gouvernement sur plusieurs sujets majeurs, comme les masques, les tests. Cela a installé un terreau d'incertitudes profond. Et comme nous nous sommes perçus, à tort je l'espère, comme les médias qui relaient effectivement les messages du pouvoir, on a été entraîné dans ce bain."

Pour Fabrice Arfi, "on est au carrefour d'un effondrement des vérités de fait, effondrement qui vient à la fois de certains citoyens pour lesquels il y a une immense défiance vis-à-vis des pouvoirs publics, et des pouvoirs publics eux-mêmes qui, en retour, ont aussi leur biais de désinformation". "Il y a une responsabilité énorme des pouvoirs publics de ne pas alimenter cette défiance, qui est le terreau du complotisme."

"Le drame du complotisme, c'est que tout ce qui le dément l'alimente." Fabrice Arfi

"C'est un défi cognitif qui est qui nous est posé. C'est très difficile de venir objecter de la raison à des gens qui sont dans la croyance.

Fabrice Arfi (Mediapart) et Elise Lucet (France Télévisions).
Fabrice Arfi (Mediapart) et Elise Lucet (France Télévisions). © Radio France / Nicolas Dewit

Sur le film "Hold Up"

Concernant le film Hold Up, qualifié de complotiste par la profession, qui a bénéficié d'un large écho dans les médias, Elise Lucet pense que "l'imbrication d'informations vérifiées et d'informations qui ont trait au complotisme fait qu'à un moment, vous avez une sorte de millefeuille que les gens avalent tout entier, en oubliant qu'il faut faire le tri entre les infos".

"Peu de gens ont pointé que très rapidement, on n'en a plus parlé, estime Jacques Trentesaux. Les gens ne sont pas forcément crédules. Ils ne sont pas prêts à avaler n'importe quel bobard. Mais ils ne font plus la différence entre du contenu véhiculé par les réseaux sociaux et du contenu qui a été vérifié, hiérarchisé par des journalistes professionnels."

"Les gens ont besoin de comprendre qui est derrière l'info et comment elle se fabrique." Jacques Trentesaux

Pour Fabrice Arfi, la responsabilité en incombe en partie à certaines chaînes d'info en continu : "Elles ont sombré dans une forme de paradigme où, si nous avons une personne pour dire que la Terre est plate et une autre pour dire que la Terre est ronde, ils vont faire un débat : 'Rotondité de la Terre : les avis divergent.' Le problème, c'est que [la vérité] devient un phénomène de croyance. La vérité n'est pas une opinion comme une autre. Par ailleurs, les complots, ça existe parfois. Je crois que nous, journalistes, ne devons pas être là au-dessus des gens, et dire : 'C'est mal de penser ceci, c'est mal de penser cela.' Les gens pensent ce qu'ils pensent. En revanche, nous, on est des petits artisans pour dire quels sont les faits." Sa réaction en vidéo :

"La tentation du contrôle de la part des pouvoirs publics de réduire les capacités des médias à travailler est un risque démocratique"

L'idée, un temps défendue par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, que les journalistes devaient s'accréditer auprès des préfectures pour couvrir une manifestation, a été très mal reçue par la profession. Pour Luc Bronner, du journal Le Monde, "il y a quelque chose de grave dans cet évènement. D'abord, la tentation du contrôle de la part des pouvoirs publics de réduire les capacités des médias à travailler est un risque démocratique. Mais tout cela a aussi une finalité politique. Darmanin répond à une demande d'autorité et d'autoritarisme. Cela m'inquiète parce que quand on laisse se développer ce genre de politique de remise en cause de ce qui fonde nos libertés publiques depuis des décennies, on se met en danger." 

"Le risque, c'est que cette habitude qu'on a donné à remettre en question nos libertés publiques soit utilisée à des fins bien plus dangereuses." Luc Bronner

Le schéma national de maintien de l'ordre, adopté le 17 septembre 2020 pour encadrer l’action des policiers, a provoqué l’inquiétude de nombreux journalistes audiovisuels ou de la presse écrite. "On nous demande de nous disperser en même temps que la manifestation. C'est complètement impossible, s'insurge Elise Lucet. C'est évidemment dans ces moments là qu'il y a des affrontements et des violences policières ou de la part des manifestants. La deuxième chose, assez peu connue du grand public, c'est qu'il arrive que les autorités nous demandent un visionnage technique, pour qu'ils puissent vérifier que les images sont correctement floutées, dans des conditions très particulières. Mais ca évolué petit à petit. On a été soumis à une convention qui nous demandait carrément de soumettre le reportage dans son entièreté à l'approbation du ministère. C'est totalement impossible, inacceptable."

De gauche à droit, Fabrice Arfi, Elise Lucet, Jacque Trentesaux et Jacques Monin.
De gauche à droit, Fabrice Arfi, Elise Lucet, Jacque Trentesaux et Jacques Monin. © Radio France / Nicolas Dewit

A propos de l'article 24 de la proposition de la loi Sécurité globale

L'article 24 de la proposition de la loi dite de "Sécurité globale" a également suscité un tollé chez les journalistes. Fabrice Arfi dénonce la volonté du gouvernement de vouloir un journalisme "de préfectures" et "de propagande" : "Sur l'affaire Benalla ou la question des violences policières, on est dans l'effacement des mots, pour effacer la réalité. L'article 24, comme l'auto-déclaration des journalistes pour couvrir une manifestation, sont des démonstrations politiques extrêmement inquiétantes.

Sur l'interdiction évoquée pour les citoyens de diffuser des images de policiers sans les flouter dans un but malveillant, Elise Lucet explique s'être appuyée sur des vidéos qui n'étaient pas tournées par des journalistes professionnels : "Ces images qui étaient faites par des citoyens français, avaient un poids juridique, y compris auprès de l'IGPN, et un poids journalistique, parce que nous nous en sommes servis pour tenter de voir ce qui s'était réellement passé et comment les suites juridiques avançaient. C'est indispensable. C'est juste l'expression de la vérité. Et ça, ce sont des citoyens qui se retrouvent à un moment précis dans la rue, qui filment, et il est hors de question qu'on leur dise à partir de demain : 'Non, vous n'avez pas le droit, vous ne pouvez pas filmer.'" Sa réaction en vidéo :

Les invités
Programmation musicale
  • WOODKIDMODULE ALBUM 2020 LONG "Pale Yellow" "Goliath"
L'équipe