Durant des années le géant de l'ameublement populaire Ikea aurait usé de méthodes illégales pour espionner salariés, candidats à l'embauche et même des clients : un système peut-être mis en place avec la complicité d’anciens policiers.

Devanture magasin Ikea, nocturne.
Devanture magasin Ikea, nocturne. © Maxppp / Robert Schlesinger

► Une enquête signée Elodie Guéguen

C'est en février 2012 qu'éclate cette incroyable affaire, lorsque le Canard enchaîné publie des courriels échangés entre Ikea-France et une société privée de sécurité, dans lesquels il est question de payer un accès illégal aux fichiers de police afin d'obtenir des renseignements sur des employés mais aussi des clients en litige avec Ikea.

Le Canard enchaîné, édition du 29 février 2012 - montage d'extraits
Le Canard enchaîné, édition du 29 février 2012 - montage d'extraits © Radio France / MB

Aussitôt une enquête judiciaire est ouverte. Dans l'intervalle les juges ont perquisitionné, saisis des mails, entendus les principaux protagonistes de cette affaire qui ressemble à s'y méprendre à de l'espionnage.

Six ans plus tard, l’enquête est bouclée. Et le parquet de Versailles demande le renvoi en correctionnelle de 15 personnes, dont deux anciens patrons d’Ikea-France pour "collecte illicite de données personnelles".

Surveillance de leaders syndicaux

Tout démarre avec Adel Amara, employé du magasin Ikea de Franconville dans le Val d’Oise. Ce salarié d'Ikea est aussi délégué syndical au niveau européen et à ce titre il s'est trouvé à la tête d'une grève en 2010

Peu après ce grand mouvement social Adel Amara raconte qu'il a l’impression d’être suivi… "En me promenant j'ai croisé un vigile, le même était encore là quand je faisais mes courses… Je voyais aussi une personne dans sa voiture qui restait garée en bas de chez moi ".
Et de conclure, évasif : "On m'avait bien dit qu'on me ferait payer les grèves."

Lorsqu’il évoque ses soupçons, à l’époque, on le traite de « parano ». Mais en 2012, il découvre qu’il était effectivement au cœur d’une enquête réalisée deux ans plus tôt par une société de sécurité privée. La justice détiendrait une preuve : un rapport de 55 pages sur le magasin de Franconville où travaille ce syndicaliste.

Dans ce document que la cellule investigation de Radio France a pu consulter, Adel Amara est décrit comme "un leader charismatique", mais aussi comme :

  • un déséquilibré : "Adel Amara souffre à l’évidence de problématiques psychotiques" (...) 
  • un drogué : "Les cadres sont unanimes à souligner la probabilité élevée de consommation de drogue" (...) "L’observation de son comportement laisse penser qu’il utilise préférentiellement de la cocaïne". 
  • un alcoolique : "Une personne interviewée est même certaine qu’Adel Amara sentait l’alcool à deux reprises au moins. Cependant, cette information n’est pas recoupée par les autres entretiens (…) De confession musulmane mais peu pratiquant, l’usage de l’alcool n’est pas autorisé par sa religion."

Lorsqu'au cours de la procédure Adel Amara prend connaissance de ce rapport de détective il en reste stupéfait. Et il l'est plus encore en apprenant  la tentative de manipulation proposée par la société prestataire de sécurité privée : sur le modèle des pratiques d'espionnage les plus professionnelles, y sont envisagés les moyens d'utiliser voire de "retourner" la propre compagne du syndicaliste dans le dessein d'en faire "un levier d'influence" :

Extrait d'un rapport versé à la procédure - extrait
Extrait d'un rapport versé à la procédure - extrait © Radio France / MB

Interrogé sur ces accusations, l'avocat d'Ikea-France déploie deux axes de défense : 

  • Il n'existe pas de preuve qu'Ikea ait commandé ce rapport. 
  • Adel Amara a été condamné pour des faits de harcèlement sur des collaborateurs et a été licencié.

Introduction de faux salariés dans les magasins

Si le recours à des techniques de manipulation fait songer à un roman d'espionnage, une autre méthode décrite dans ce fameux rapport versé à la procédure judiciaire évoque l'usage des "légendes", bien connu dans le monde du renseignement : il s'agit d'infiltrer de faux collègues dans l'entourage direct du salarié à surveiller, des comédiens ou d’anciens espions professionnels, qui auront pour mission de faire remonter des informations à la direction.

Chez Ikea, c'est précisément le scénario décrit, avec pour cible Adel Amara. Un document préconise même d’organiser un « casting » de premier choix pour mieux le surveiller :

Extrait d'un rapport versé à la procédure
Extrait d'un rapport versé à la procédure © Radio France / MB

Dans le cas du magasin de Franconville, le choix aurait été fait d'introduire dans les lieux une fausse caissière chargée d’espionner les syndicalistes de Force ouvrière. C'est en tout cas la conviction intime d'Adel Amara : "Cette fille-là était caissière mais se rapprochait beaucoup de nous. Et souvent elle était là dans nos discussions syndicales Force ouvrière, et quand on arrivait aux réunions, la direction était déjà au courant !"

Avant d'évoquer le combat qu'il a mené en sa faveur : "Je l'ai défendue pour qu'elle obtienne un CDI qu'elle a finalement refusé lorsque nous allions l'obtenir. Je n'ai vraiment rien compris !"

Ce n’est pas la première fois qu’une entreprise est soupçonnée d’avoir recours à des personnes infiltrées. La journaliste indépendante Anne-Sophie David a mené une enquête sur le sujet, pour le livre Syndicats filous co-écrit avec Benoît Broignard (éditions Max Milo, 2012). Selon elle, ce type de méthodes a été employé lors du conflit social chez Molex, près de Toulouse. 

"Chez Molex, tout a commencé lorsque le groupe a fait appel à une société de sécurité, raconte Anne-Sophie David. En septembre 2009, suite à l’annonce brutale de la fermeture du site, une équipe de gardiennage est mise en place pour écouter et surveiller les salariés et les grévistes. Un mois après, en octobre, un « implant » – une personne infiltrée - est placée à un poste clé au cœur de l’entreprise et des recherches d’informations sont menées pour « profiler » les leaders de la contestation, poursuit la journaliste. Puis, une opération nocturne est menée pour exfiltrer une partie du stock et des machines-outil – en toute illégalité. C’était une situation digne d’un film ! Pendant plus d’un an, raconte-t-elle, les salariés de Molex vont vivre sans le savoir sous la loupe de ces consultants infiltrés. On connaît la suite de l’histoire : tous les salariés ont été licenciés et les brevets ont été dupliqués par la maison-mère aux États-Unis..."

Enquêtes de moralité avant recrutement

Selon des documents récupérés par les juges, des enquêtes internes auraient concerné non seulement plusieurs dizaines de salariés mais aussi de possibles recrues. L’objectif de la direction était de vérifier le "pedigree judiciaire" des candidats a affirmé devant les enquêteurs un ancien responsable d’Ikea-France : "L’objectif était clair, c’était de savoir si les personnes avaient un passif judiciaire. J’ai fait observer à la direction générale que cela aurait un coût. Mais on m’a dit que le jeu en valait la chandelle."

La méthode semble avoir été récurrente, au point que le parquet de Versailles parle sans détour d'un usage à "échelle industrielle". 

C'est aussi l'avis de l’avocat de plusieurs parties civiles, Sofiane Hakiki : "Tout ça était habituel, avec des process, et ça touchait toutes les strates de l'entreprise et toutes les régions."

Des clients espionnés aussi 

Parallèlement à l'espionnage des salariés et à la prise illégale de renseignements sur les futurs employés, Ikea aurait également cherché à surveiller sa clientèle : les juges ont en effet découvert en examinant la boite mail du directeur de la prévention des risques chez Ikea-France, des preuves accablantes.

Ainsi, dans un mail du 6 juin 2007 adressé à un détective privé au sujet d'une cliente de Morlaix, en Bretagne, qui réclame un dédommagement de 4 000 euros, le directeur de la prévention des risques chez Ikea-France s'enquiert des possibilités de savoir si cette personne est ou non propriétaire de son logement, ou si elle est connue des services de police : 

Mail du directeur de la prévention des risques d'Ikea-France, daté du 6 juin 2007 - extrait
Mail du directeur de la prévention des risques d'Ikea-France, daté du 6 juin 2007 - extrait © Radio France / MB

La réponse du détective à ce mail est très précise, tant concernant l’état civil de la cliente que sur celui de son conjoint, allant jusqu'à mentionner la date d’achat de leur appartement et son prix au centime près. De telles informations sont nécessairement le fruit d'un réseau professionnel, via des sources bien placées dans les administrations. C'est la raison pour laquelle on retrouve dans cette affaire Ikea plusieurs anciens policiers, à l'instar du détective chargé de la cliente de Morlaix qui, avant de s'installer à son compte, a fait carrière dans les Renseignements généraux, puis est parti au Gabon au service du président Bongo. Une fois à la tête de sa propre société de sécurité, il a travaillé pour de grands groupes comme Renault, Quick et Ikea.

Devant les juges, il a nié avoir utilisé des moyens illégaux pour mener ses enquêtes. C’est-à-dire qu'il réfute avoir eu accès aux fichiers de police ou de gendarmerie. Il est illégal en France d’exploiter des informations confidentielles alors que l'on n’en a pas – ou plus – l’autorisation. Le fichier des antécédents judiciaires - le TAJ - ou l’ancien fichier STIC sont pourtant riches d'enseignements lorsque l'on veut se faire une idée des antécédents de quelqu'un.

Et ces anciens policiers reconvertis dans le privé ont souvent conservé des amis qui restent de bons contacts dans leur ancienne maison et peuvent leur rendre service en consultant certains fichiers.

Interrogée sur la persistance de ce genre de services rendus, Marie-France Monéger Guyomac’h, la patronne de l’IGPN - la "police des polices" - estime que ces pratiques sont devenues de plus en plus rares : à peine quelques dizaines de cas par an.

"C’est excessivement rare. Parce qu’aujourd’hui, tout le monde sait ce qui est autorisé et ce qui est interdit, explique Marie-France Monéger Guyomac’h. On ne peut pas imaginer un détective privé qui ne sache pas qu’un fonctionnaire de police n’a pas le droit d’aller sans autorisation dans un fichier. On ne peut pas imaginer non plus un policier qui ne sache pas, aujourd’hui, qu’il n’a pas le droit de donner des informations. Les choses ont bien changé, assure la patronne de la police des polices. Aujourd’hui, je n’ai pas de système aussi rôdé que ce qu’on a pu avoir il y a quelques temps…"

Dans son réquisitoire, le parquet de Versailles demande que cinq policiers ou anciens policiers comparaissent en correctionnelle aux côtés des anciens responsables d’Ikea.

Des pratiques désormais révolues affirme Ikea

Si aujourd'hui, six ans après la découverte de ces pratiques, Ikea-France reconnait que des dérives ont pu exister, l'avocat de l'entreprise explique aujourd'hui que c’est désormais de l’histoire ancienne. Me Emmanuel Daoud parle d'éthique et explique qu'un code de bonnes pratiques a remplacé les consignes d'espionnage interne.

L’avocat Sofiane Hakiki - qui représente notamment les intérêts de la CGT – confirme cette évolution positive, il y a selon lui un "avant" et un "après" l'affaire Ikea.

Mais il n'empêche que tous les cas similaires n'ont pas encore été mis au jour : une enquête reste ouverte concernant des soupçons d’espionnage de salariés et de syndicalistes dans des maisons de retraite. C'est la société Orpéa, un des leaders du secteur de la santé privée, qui est visée.

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Comme chaque mois, Bruno Denaes fait remonter aux journalistes qui enquêtent les critiques et les remarques des auditeurs et internautes de Secrets d'info. Cette semaine, retour sur l'affaire libyenne et les trop-perçus de Pôle emploi.

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