Pour ce dernier rendez-vous Sous le soleil de Platon, la grande actrice nous livre ses combats et ses indignations. Une leçon de convictions et de choix artistiques.

Charles Pépin - Fanny Ardant
Charles Pépin - Fanny Ardant © Radio France / Estelle Gapp - Aurore Juvenelle

L'intro-fiction de Charles Pépin 

Je voudrais vous raconter l’histoire de la révolte, ou plutôt, l’histoire d’un homme. Un homme qui n’a pas eu de chance, né du mauvais côté de la rivière, du mauvais côté de la vie. Pas d’argent, pas de don, pas même de belle gueule. Trois générations de chômeurs et puis le voilà, l’héritier. Il hérite de la misère, de la résignation ; il hérite du ressentiment. Pas même de la colère, pourtant son père l’a cogné toute son enfance, cogné pour oublier, cogné parce qu’il fallait un coupable, quelqu’un sur qui passer ses nerfs, sa rage non pas de vivre mais de juste survivre. 

L’enfant battu est devenu homme discret, même accoudé au comptoir l’invisible ne fait pas de vagues, pas de scandale, il n’agresse pas, ne colère pas, n’empoigne pas. C’est comme ça. Que voulez-vous que je vous dise ? Il n’y a rien à dire, rien à faire, à part prendre 5 kilos tous les 10 ans. Et accepter, remâcher son destin comme on chique du tabac, avec une patience de condamné. 

Et puis un jour, tout change. Pourquoi ? Pourquoi, un jour, le pourquoi s’élève...

Pourquoi un jour, c’est trop, et pourquoi ce jour-là. Un jour il prend un flingue, il va faire une connerie. Parce que ça suffit. On va voir qui il est, on va connaitre son visage, y aura son nom sur toutes les lèvres. Ou au moins sur celles de son père. Son nom, et surtout son prénom. Il va voir la gueule de son père avec un flingue dans la bouche. Parce que ce qu’il a enduré, lui le fils, aucun homme ne devrait l’endurer. Il ne se révolte pas parce que sa situation lui est insupportable, à lui, mais parce qu’elle est insupportable pour tout homme, parce qu’aucun homme ne devrait avoir à la supporter. 

Il se révolte au nom de tous les siens, au nom de toutes les victimes. S’il n’y avait eu que lui, il s’en serait accommodé, il aurait fait avec comme il l’ a toujours fait. Mais il n’y a pas que lui, il y a les autres, tous les autres. Il ne sait pas ce que Camus écrit dans L’homme révolté :

C’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse  

Il n’a pas lu Camus mais il est d’accord avec lui :

"Je me révolte, donc nous sommes" 

Son père a peur maintenant, mais ce n’est pas avec un flingue qu’il lui règle son compte, c’est avec des mots, des mots qui sortent comme jamais, qui sifflent mieux que des balles, jamais il n’a si bien improvisé, jamais il ne s’est senti ainsi libéré, lavé comme Meursault à la fin de l’étranger, Meursault lavé par sa grande colère quand il empoigne le curé et le secoue de toutes ses forces. Jamais il ne s’est senti autant accompagné : "Je me révolte, donc nous sommes".  

Pour en parler ce matin, de la révolte et de ses fondements, de ses excès et de ses beautés, j’ai la grande joie de recevoir Fanny Ardant, la lumineuse Fanny Ardant qui nous a rejoint Sous le soleil de Platon pour aborder avec nous cette belle question :

"A-t-on raison de se révolter ?"

Retrouvez ci-dessous quelques extraits de l'émission

La révolte comme fondation

Fanny Ardant : "Je pense que la révolte, c'est fondateur. Et elle ne doit pas arriver au bout d'une vie gâchée, elle doit commencer dès l'école. Elle doit commencer dès que l'autorité outrepasse son droit. Il faut apprendre très vite que toute autorité, que toute loi, que toute obligation peut être mis en discussion et, très jeunes, nous habituer à pas accepter tout en disant "c'est la loi qui l'a dit", "c'est le prof qui l'a dit", "c'est le président de la République qui l'a dit"[...] Bien sûr que c'est fatigant, pour vous et pour les autres, mais la révolte permet d'être clairvoyants, de voir plus loin que son propre cas."

La révolte, la peur et la liberté

"Ce qui naît avant la révolte, c'est l'indignation. Je pense que l'indignation est salutaire. Vous ne pouvez pas rester indifférent, même à des choses qui ne touchent pas directement votre propre vie, et que ne plus être indigné me semblerait comme si quelque chose mourait. 

[...] Il y a dans la révolte comme un feu d'artifice. Vous allez peut-être tout perdre, mais qui dit révolte dit, chez la personne révoltée, qu'elle n'a pas peur. 

La peur est la chose qui diminue le plus l'être humain et sur laquelle de plus en plus les sociétés agissent.

La peur de perdre son boulot, de ne plus plaire, d'être exclus d'un système... Ne plus avoir peur, c'est le début d'une grand liberté.

[...] Toutes les lois sur lesquelles on est contents de vivre se sont arrachées par la violence. Elles ne se sont pas arrachées en disant "Monsieur le préfet, je voudrais bien défiler du boulevard Saint-Germain jusqu'à la Bastille". Il y a quelque chose dans notre société où la révolte doit être légitime, alors que, par définition, la révolte est illégitime"

Camus, la révolte et l'amour

Camus était très sombre, et "L'homme révolté" était une figure du refus, de la révolte - une révolte politique, sociale, métaphysique. Et puis, grâce à l'amour avec Maria Casarès, il a découvert une part de lui plus solaire, plus affirmative, et il a ajouté un "oui" au "non" - et, au "non" de la révolte, le "oui" à la vie, "oui" à l'avenir.

Fanny Ardant : 

La seule chose qui s'oppose à la révolte ou à la résignation, c'est l'amour.

"Je pense que dès que on est plein d'amour, on oublie cette colère, on peut vivre une vie de tous les jours qui semble prosaïque, pas forcément formidable. Je pense que la révolte prend la place que l'amour a laissé vide. [...] Je trouve que quelqu'un qui réussit une vie amoureuse, c'est comme quelqu'un qui aurait fait un chef d'œuvre. Je pense qu'on commence à s'intéresser à la politique justement parce qu'on est sans amour."

Charles Pépin rebondit avec une citation de Malaparte : 

Le pouvoir est la consolation des ratés.

Fanny Ardant, Simone Weil et "La pesanteur et la grâce"

La philosophe a tiré quatre grandes leçons de l'Iliade d'Homère :

1. Ne jamais se croire à l'abri du sort.

Fanny Ardant : "Si on arrive la fleur à la bouche tellement sûr de soi… tout peut arriver. Être comme un funambule, mais qui sait que la chute est possible".

2. Ne jamais admirer la force. 

Fanny Ardant : "Pour moi, c'est une des plus fortes. Ça vous dissout, l'admiration de la puissance. Vous n'êtes vous rentrez dans déjà une acceptation, dans un acquiescement de la puissance. Vous déposer les armes, vous vous battez même plus. […] Dans l'admiration, vous dites "faites de moi ce que vous voudrez".

3. Ne pas haïr ses ennemis.

Fanny Ardant : "J'ai des moments où, en effet, j'ai voulu les voir morts. Et puis finalement, je me suis débarrassée de ça parce que ça appesantissait mon âme. Je me disais "Allez, c'est mieux, oublie". En fait, c'est comme si vous vous chargiez de pierres : ça va vous faire couler. 

4. Ne pas mépriser le malheureux

"Quand Achille a traîné le corps d'Hector dans la poussière et qu'il a déshonoré le corps mort d'Hector, et qu'il voit arriver Priam dans sa tente, ce noble, ce roi, ce prince, il est ému parce qu'il est faible mais qu'il est noble et que dans la faiblesse assumée, l'immonde c'est celui qui piétine". Il comprend qu'il est allé trop loin, qu'il s'est fait déborder par quelque chose d'inhumain. Mais le fait qu'il en ait conscience le permet de réintégrer l'humanité. 

"Dans l'Iliade, il y a toujours l'ombre et le soleil. Il n'y a pas de gentils à de méchants, Troyens comme Grecs. Il n'y a pas de victorieux et il n'y a pas de perdants.".

Pour le reste, écoutez l'émission 

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