Comment déjouer les biais cognitifs et en finir avec les fake news ? Une leçon de philosophie audacieuse, qui vous invite à "penser avec les autres", par Albert Moukheiber, psychologue et spécialiste en neurosciences

Albert Moukheiber et Charles Pépin, 2021
Albert Moukheiber et Charles Pépin, 2021 © Radio France / France Inter

L'intro-fiction de Charles Pépin : 

 Je voudrais vous raconter l’histoire du sens critique, ou plutôt l’histoire d’un jeune garçon. Il commence par penser ce qu’on pense dans sa famille, dans son milieu. Puis il pense comme on pense dans son groupe d’amis. Il a 15 ans et dans chaque cellule de son sang, tout ce qu’il y a en lui d’adolescent lui crie de penser comme les autres, de suivre  ce petit troupeau qui l’a accueilli. Il faut bien appartenir ; il fait tellement plus chaud à l’intérieur du groupe qu’au dehors. C’est l’année de ses seize ans que tout change. une découverte, une rencontre, un professeur de philosophie. « L’opinion est du genre du cri », voila ce que leur dit ce prof de philo. Et il imite le cri de la mouette en se mettant à sauter sur l’estrade, ce qui est une très bonne façon de commencer l’année. Que voulait dire Platon en affirmant que l’opinion est du genre du cri ? Qu’une opinion non réfléchie, non questionnée, est pareille au cri d’une mouette : elle colle au corps, exprime la manière dont nous sommes déterminés, incapables donc de liberté. 

L’opinion est du genre du cri 

En elle, nous ne pensons pas, mais crions la manière dont notre enracinement familial, social, économique, nous détermine à penser ce que nous pensons. Vous allez arrêter de crier, reprend le prof de philo, arrêter de vous sentir libres là même où vous êtes déterminés. Vos semelles vont se décoller, s’arracher à la glue du social. Ce décollage, cet arrachement, c’est cela, la liberté de penser. La philosophie, c’est apprendre à penser par soi-même. bien sûr, il faudra apprendre les pensées des autres, apprendre à penser aussi contre soi pour savoir ce que l’on pense. Toute philosophie devrait être en même temps une psychanalyse : 

je pense comme ça, mais pourquoi je pense comme ça ? Est-ce vraiment ma pensée ? 

Il a des étoiles dans les yeux, notre garçon de 16 ans. Quelque chose de chaud, de beau, monte dans sa poitrine, et cette fois ce n’est plus ce réconfort d’appartenir, c’est ce désir de devenir, devenir singulier, autonome, critique. « Je pense donc je suis », c’est comme un peu mieux que je suis (du verbe suivre) donc je suis. Par ma pensée, je fais un pas de côté, je peux sortir du troupeau, argumenter, rebondir, critiquer, critiquer même le prof, et me critiquer moi-même. Par ma pensée, j’arrête de coller à la mode, au groupe, à la pub, au système : je décolle, je m’envole, mais pas comme la mouette dont parlait Platon, comme ce sujet humain enfin capable de déployer les ailes de sa liberté. Je ne crie plus et dans ce beau silence, enfin je pense. 

Mais est-ce vraiment possible ?  Jusqu’où peut-on apprendre à penser ? Pour en parler ce matin j’ai la joie de recevoir Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue clinicien, qui nous a rejoint dans la caverne de France Inter, Sous le soleil de Platon, pour nous aider à démasquer nos biais cognitifs, la manière dont se forment nos opinions, pour nous aider peut-être, à apprendre à penser... 

Albert Moukheiber : Il faut apprendre à penser contre son cerveau

Charles Pépin : Suspendre son jugement, c'est le génie des Sceptiques ! "

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