Comment sortir de la spirale de l'amertume ?

Cynthia Fleury - Charles Pépin
Cynthia Fleury - Charles Pépin © Radio France / Aurore Juvenelle

L'intro-fiction de Charles Pépin 

Je voudrais vous raconter l’histoire du ressentiment, ou plutôt, l’histoire d’un homme. C’est un homme qui rumine, qui mastique sa tristesse comme un mauvais carambar. "La tristesse, écrit Spinoza, est le passage d’une plus grande à une moindre perfection", c’est une diminution de la puissance d’exister. Pas de doute, dans son cas, ça diminue bien. Il a d’abord perdu son job, puis ses droits au chômage, puis sa femme. Sa vie lui échappe peu à peu et, peu à peu, il associe à sa tristesse la figure de l’étranger, de l’immigré. 

La haine, écrit Spinoza, c’est la tristesse, associée à l’idée d’une cause extérieure.

C’est l’étranger, l’immigré, en lui prenant son travail, qui est la cause de sa tristesse : voila à quoi le conduit son long chemin de rumination. Peu importe que ce soit vrai, qu’il ait perdu son job tout seul ou qu’en effet un étranger, un immigré lui ait été préféré, à partir du moment où il associe à sa tristesse la figure de l’étranger, il commence à le haïr, et c’est ainsi qu’il devient un homme du ressentiment. Bientôt, peut-être, il aura envie d’un homme fort à la tête de son pays pour que justice soit faite, il deviendra fasciste en espérant retrouver de sa force perdue, de sa vitalité diminuée. Mais la chose n’est pas certaine. 

Il est en effet d’autres chemins. Il y a de l’espoir

Peut-être qu’il aura la chance de rencontrer quelqu’un, un psychologue, un ami, capable de prendre soin de lui, de faire attention à lui, de l’aider à entendre que sa tristesse n’est pas honteuse, qu’elle est même peut-être belle, et qu’il ne sert à rien de s’en prendre autrui pour réussir à s’accepter, que ce n’est pas en haïssant la terre entière qu’on retrouve son soleil. Peut-être aussi qu’il reprendra la musique, il jouait de la guitare dans un groupe de potes avant d’être embauché comme directeur technique et il gagnait un peu d’argent, l’été, en faisant les festivals. Peut-être qu’en retrouvant sa créativité, et l’amitié aussi, ces amis qu’il a laissés s’éloigner au fur et à mesure de sa vie active, il trouvera comme un baume, un antidote, un contre poison au virus du ressentiment. Peut-être, mais peut-être pas. On peut guérir du ressentiment, ou se laisser dévorer, se laisser contaminer jusqu’à l’os. 

Retrouvera-t-il la joie, la joie de consentir à sa vie, même imparfaite ?

OU se laissera-t-il emporter par le fleuve de l’amer ? Seul l’avenir le dira, ils sont nombreux comme lui, tellement nombreux d’ailleurs que le résultat de nos prochaines élections présidentielles en dépend probablement. Peut-on vraiment guérir du ressentiment ? Y a-t-il un ressentiment propre à notre temps ? Pour parler de cette passion triste, et de ces contre poisons, j’ai la joie de recevoir ce matin la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, auteur du très beau "Ci-gît l’amer", justement sous-titré "Guérir du ressentiment", qui nous a rejoint Sous le soleil de Platon pour nous donner, qui sait, des raisons d’espérer.

▶︎ LIRE  📖   Ci-gît l'amer de Cynthia Fleury,  éditions Gallimard

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