Comment ouvrir son cerveau et sa rationalité à d'autres sens, pour mieux voyager dans le temps ?

Avoir du nez...
Avoir du nez... © Getty

L'intro-fiction de Charles Pépin 

 Je voudrais vous raconter l’histoire d’une odeur, ou plutôt, l’histoire d’une femme.  Elle n’est pas retournée dans cette maison de vacances, dans cette maison de son enfance, depuis près de trente ans. Les dernières vacances qu’elle y a passées, c’était l’année de ses seize ans. Elle a aujourd’hui trois enfants et vient de faire quatre heures de route pour retrouver enfin ce petit chemin qui monte, qu’elle montait à l’époque en vélo, puis en mobylette, entourée d’une flopée d’amis et de cousins. 

Aujourd’hui, c’est un homme seul qui l’accueille, son grand père qu’elle voit d’habitude quand il monte à Paris. Mais il ne monte plus à Paris, il est trop fatigué. Lorsqu’il lui ouvre la porte, elle remarque tout de suite que rien n’a changé, rien, les meubles sont à leur place, les tableaux aussi, à leur place depuis trois décennies, mais on lui avait dit, on l’avait prévenue, elle n’est pas surprise plus que cela. Elle monte les escaliers pour se rendre à l’étage et il y a ce bruit, le bruit des marches qui grincent, le même bruit, exactement le même bruit qu’il y a trente ans quand, ado éveillée dans son lit, elle entendait ses parents aller se coucher ou quand, plus jeune encore, elle était terrorisée en imaginant le pas d’un voleur ou, pire, d’un de ces ogres qui habitent les forêts de Bourgogne et n’en sortent que pour peupler les pages des faits d’hiver. 

Il y a bien le bruit de ces marches qui grincent qui la ramènent trente ans en arrière mais ce n’est rien à côté de ce qui se produit juste après, quand son grand père lui ouvre la porte de la salle de bain et que, d’un coup, tout revient, cette odeur de savon à l’amande, cette fraicheur humide, humide et légèrement boisée, cette fois elle est complètement revenue dans le passé, elle le respire à plein nez...

C’est un shoot ultra délicat et ultra puissant en même temps, c’est un voyage dans le temps

Elle a douze ans maintenant et elle entre dans cette salle de bain, elle l’aime bien parce qu’elle s’y retrouve seule et parce qu’il y fait frais, elle s’y sent à la fois libre et protégée. 

Elle ne connait pas ces lignes de Proust : "Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans réfléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir".

 Elle ne connait pas ces lignes de Proust mais elle est d’accord avec lui : 

Pour remonter le temps, il suffit d’avoir du nez, mais comment est-ce possible ?

Pourquoi les odeurs ont-elles un pouvoir de réminiscence plus fort que les images, et probablement que les sons ? Que réveillent-elles ? Que révèlent-elles ? Pour en parler ce matin, j’ai la grande joie de recevoir un nez, et pas n’importe quel nez, le nez de la maison Cartier qui fut auparavant celui de la maison Guerlain : Merci Mathilde Laurent d’être venue nous rejoindre Sous le soleil de Platon pour nous apprendre à sentir, et peut-être à nous souvenir… 

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