Ce matin avec la philosophe et philologue Barbara Cassin, interrogeons-nous sur l'amour des mots.

Barbara Cassin, philologue, philosophe et académicienne
Barbara Cassin, philologue, philosophe et académicienne © AFP / François Guillot

L'intro-fiction de Charles Pépin

Je voudrais vous raconter l’histoire de la parole, ou plutôt, l’histoire d’un homme. C’est un homme qui a été mal élevé, on lui a répété qu’il fallait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, qu’avant de prendre la parole, il fallait avoir quelque chose à dire et surtout, qu’il fallait être prêt. Dans son métier, il doit prendre la parole en public.

Alors, pendant des années, il a souffert, il a souffert justement de ne pas prendre la parole, de ne faire que communiquer des idées qu’il avait au préalable pris soin de noter et de rédiger. Pendant des années, il n’a eu ni plaisir ni, à vrai dire, succès. On ne l’écoutait pas vraiment, il disait ce qu’il avait à dire, communiquait ce qu’il avait à communiquer, il aurait pu tout aussi bien envoyer un mail, et puis il s’en retournait, ses dossiers sous le bras. Jusqu’au jour où... Le jour où tout a changé. 

C’est l’histoire d’un homme qui, un beau jour, a pris la parole. 

Il a pris la parole comme on prend son envol, comme on prend son élan. Il est arrivé sans notes, avec juste en tête quelques idées phares, et de la musique dans le cœur. Il a dit les choses comme elles venaient, en écoutant les mots, en observant les effets de ses mots dans les yeux des autres, en laissant les mots appeler d’autres mots, les sonorités appeler d’autres idées. Il a découvert ce que parler veut dire. Que la parole pouvait être autre chose que la mise en mots d’une pensée préexistante, qu’elle pouvait être le lieu d’une invention, le lieu même de l’éclosion du sens. Qu’elle pouvait être vivante, et lui par là même occasion. 

Oh ! comme nous sommes vivants quand nous osons parler

Etre parlés, parlants, être ces parlêtres dont parlait Lacan, traversés de mots, d’émois, oh ! comme nous sommes vivants quand nous osons improviser, nous laisser traverser par les mots et c’est alors que nous sommes écoutés, parce que quelque chose se passe, et que les autres n’aiment rien tant que cela, quand quelque chose se passe, quand quelque chose passe. Le sens dans le sensible des mots, l’aventure du sens au cœur même du sensible des mots. La joie de parler de penser en même temps, ce qui est tellement plus que communiquer. 

Cet homme qui a appris à parler, qui ne tourne plus sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler mais...

Il se jette maintenant dans la parole comme on se jette à l’eau

Il n’a jamais lu Barbara Cassin. Il ne sait pas qu’elle distingue précisément, dans toute son œuvre, parler et communiquer. Il ne le sait pas mais il est d’accord avec elle. Parler, c’est autre chose. Parler, c’est tellement plus. Pour en parler ce matin, de la parole mais aussi de notre capacité à nous comprendre, j’ai la grande joie justement de recevoir dans la caverne de France Inter, Barbara Cassin, philologue, philosophe, poète, académicienne, qui a accepté de nous rejoindre Sous le soleil de Platon, même si nous savons qu’elle préfère de loin, au soleil de Platon, les lumières d’Aristote ou de Protagoras. 

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