Membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis janvier 2020, première femme élue à la Section Peinture, l'artiste confie son amour de la nature et de la peinture.

Catherine Meurisse
Catherine Meurisse © Nicolas Trouillard - Académie des Beaux-Arts

'intro-fiction de Charles Pépin 

"Je voudrais vous raconter l’histoire de la beauté ou plutôt, l’histoire d’un homme. C’est un homme que la vie a blessé, un homme à qui la vie a pris beaucoup, oh, pas tout, mais beaucoup, beaucoup trop. Pendant des semaines, des mois, il reste sous le choc. Il ne sait plus qui il est, il ne se souvient plus de ce qu’il a aimé, de ce qui pouvait bien, dans sa vie d’avant, lui réchauffer le cœur et lui donner la force de se lever le matin. Son thérapeute l’aide à tenir, les médicaments l’aident à tenir, il tient mais rien de plus, pas une once de vie en plus que tenir, pas de joie, pas de désir, pas d’élan revenu, pas de souffle retrouvé. Il tient mais rien ne lui revient.

Et puis un jour, il y a cette lumière

Cette lumière, c’est celle du ciel de St Malo qui se reflète à la surface de l’eau. Il y a des endroits sur terre où le ciel est plus grand. Il n’a jamais vu un ciel si grand. C’est une lumière irréelle qui soudainement l’enveloppe : cette lumière, il ne la regarde pas, il ne la voit pas, il la sent. Elle le traverse, le révèle, le réchauffe malgré le vent glacé ; elle le relève. Il n’est pas devant le paysage, mais dedans, et ça fait un bien fou. Il ne dit rien. Même c’est beau, il ne le dit pas. Ce serait encore juger, encore décider. 

Charles Pépin - Catherine Meurise
Charles Pépin - Catherine Meurise © Radio France / Estelle Gapp - Aurore Juvenelle

C’est plus qu’un paysage, c’est plus qu’un tableau : c’est une force pure qui rentre en lui, qui rentre en lui pour le sauver. Il n’est pas croyant, n’a pas lu Dostoïevski, il ne sait pas que Dostoïevski a écrit que la beauté sauvera le monde, ce champ lexical du salut ce n’est pas trop son truc, lui le merle moqueur, qui manie l’ironie mieux que personne. Mais là, c’est différent. Il découvre la puissance du premier degré. La beauté du monde rentre en lui pour le sauver, avec l’autorité d’un fleuve que rien n’arrête. Il se souvient d’une phrase d’un écrivain français :

"L’océan sur la plage revenait sur la plage avec des plénitudes de femme enceinte" (Eric Holder)

Ou quelque chose comme ça. Il se souvient qu’il a follement aimé ce styliste français et c’est un peu de son amour de la vie qui revient. C’est un grand espace en lui qui s’ouvre soudainement, un nouvel espace du possible, un grand espace pour désirer, pour aimer, pour vivre enfin, pour revivre plutôt, mais comment est-ce possible ? D’où vient ce pouvoir de la beauté ? 

Un ciel qui se reflète sur la mer, ce n’est pourtant qu’un peu de gris sur du bleu ? Même si le gris est lumineux, même si le bleu est beau, un bleu klein ou azur, ce ne sont que formes et couleurs, superficielles par définition ? Par quel miracle la beauté des apparences peut-elle nous apporter la délivrance ? 

Pour en parler ce matin, j’ai la joie de recevoir la dessinatrice Catherine Meurisse, auteur notamment de La légèreté, des Grands espaces, et de Delacroix , qui nous a rejoint sous le soleil de Platon pour poser avec nous cette belle question : 

Et si la beauté pouvait nous sauver ?" 

Extraits de l'entretien

C’est par la vision d’un ciel gigantesque qu’elle dit avoir redécouvert la beauté qui va l’aider à surmonter son chagrin d’après l'attentat à Charlie Hebdo. Au micro de Charles Pépin, Catherine Meurisse est revenue sur le rôle de l’extase devant le beau dans sa reconstruction d’après les attentats, mais a aussi invoqué Proust, la nature, les sculptures antiques italiennes… 

L’art salvateur

Planches de "La Légèreté"
Planches de "La Légèreté" / Catherine Meurisse/Dargaud

Catherine Meurisse : "Je me souviens du jour où sur la Dune du Pyla (la scène inaugurale du livre La Légèreté), j'ai vu l’horizon s’arrondir. A cet endroit, on a la sensation d’habiter sur une planète, c’est troublant et sublime... 

C’est par la redécouverte du premier degré que je me suis reconstruite. C’était énorme pour une dessinatrice caricaturiste qui passe son temps à se moquer de tout le monde, et essaye d’être toujours au second degré. 

Là soudain, ce premier degré était un délice et une expérience totalement inédite. 

En 2015, je n'ai pas arrêté de répéter que j'avais peur de devenir folle. Et le livre, la bande dessinée, le dessin ne m’ont jamais paru aussi salvateurs. Ils m'ont aidée à ne pas devenir complètement dingue. 

Grâce à la création, je suis redescendue sur terre. 

A un moment, j’ai vu les choses très intensément. Je me souviens de cette acuité et cela m’aide dans mon travail de dessinatrice. Je reste un peu en éveil, et j'espère que cela rend mon dessin alerte, pas trop avachi." 

Avant et après « La Légèreté »

"J’ai écrit Mes hommes de lettres, Le pont des arts, etc. Je faisais référence aux artistes, et je les mettais sur scène comme de petits comédiens. Et moi, je me cachais, et restais dans l'ombre. 

Après La Légèreté et les albums suivants, je me mets beaucoup plus sur le devant. Je convoque toujours des artistes, mais je prends l'art plus au sérieux et je m'inclus dedans. J'exerce un métier artistique et c'est du sérieux. Et je n’ai plus peur de le considérer comme ça."

Nature ou mystique 

"Je ne suis pas du tout mystique, mais il y avait quelque chose de cet ordre-là dans le cas précis d’un choc post-traumatique après un événement dramatique. J’avais l’impression que ma perception était augmentée. 

Dans La Légèreté, j’utilise le mot croyance : « je crois à la beauté ». Mais je suis une athée pure et dure et donc, je manie ces mots avec précaution."

Le syndrome de Stendhal

"Il désigne l'évanouissement que tout un chacun peut avoir face à un déluge de beauté. À ce moment-là, j'étais perdue et je cherchais un choc, esthétique, pour annuler celui du 7 janvier. C’était une quête perdue d'avance. Mais je suis allée à Rome, en Italie attirée par la douceur et la culture italienne. Je n’ai pas éprouvé le syndrome de Stendhal. J’ai quadrillé la ville à pied, et visité beaucoup de musées. J'étais étrangement attirée par toutes les statues abîmées, démembrées par le temps, des saccages… Cela a été une révélation. J’ai compris que je regardais là les corps de mes amis de Charlie que je n'avais pas vus. J'avais juste entendu le son de leur mort. Et là, je contemplais avec douceur leurs chairs. 

C’était très troublant. Je les voyais réincarnés dans des marbres magnifiques, dans une sorte de médiation. C'est là que la beauté prenait tout son sens."

Nietzsche : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité »

"Au moment où je suis tombée sur cette phrase par hasard, je confondais la vérité et le réel. Je pensais que l’art ferait un paravent avec la réalité, et créerait une séparation entre le réel (la mort de mes amis, la violence du 7 janvier) et moi. Mais en cheminant, en retrouvant un peu de ma capacité à dessiner, j'ai entendu autre chose dans cette phrase. Mais il y a toujours cette idée que l'art est un prisme qui nous permet de d'aborder la vie différemment." 

Beauté naturelle VS beauté picturale 

"J’évoque dans Les grands espaces mon admiration pour ces deux beautés qui se répondent. Mais contempler la nature est plus puissant car il s’agit d’observer une force créatrice au-dessus de nous. C’est très inspirant et infini. 

Les grands espaces
Les grands espaces / Catherine Meurisse/Dargaud

J’aime beaucoup les mots de Rachel Carson, cette biologiste connue dans les années 1960 pour avoir publié Printemps silencieux. Elle parlait de la dévastation des oiseaux et des insectes par les pesticides aux Etats-Unis. Elle posait la question de l’émotion face à la beauté de la nature. Pourquoi est-on si touché face au vivant ? 

Pour elle, face à la nature, on n'est et on ne sera jamais, seul. Cela peut nous sauver, et on ne sera jamais las de l'existence. 

C’est pourquoi, je mettrais au-dessus la beauté de la nature qui nous embrasse, nous submerge. Ce que j'apprécie dans la contemplation d’œuvres d'art est le geste de l'artiste. 

C’est un geste humain avec une personnalité, un regard et une foi. Proust disait : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » 

J’aime beaucoup cet écrivain. Comme beaucoup d'autres lecteurs, j’ai souvent l’impression qu’il s’adresse directement à moi."

Les arbres et les livres

"J’ai dévoré Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas adolescentes sous un pin d’Alep, avec cette odeur méridionale typique. Tandis que La faute de l’abbé Mouret, dont je me moque un peu dans Les grands espaces, a été découvert sous un pommier dans un verger."

L’arrêt du dessin de presse

"J’avais envie de me recentrer sur le premier degré, et de savourer de nouveau la lenteur. Ne plus courir après l'actualité me permet de me recentrer sur le métier de dessinateur, les outils, le papier, l'encre, les expériences graphiques… Des choses que je n'avais pas vraiment le temps de faire quand j'étais dessinatrice de presse. Mais cela a été une période formidable, et j’y ai appris beaucoup avec les plus grands maîtres. En ce moment, je me retrouve plutôt dans la bande dessinée."

Des dessins et des mots

"Parfois, les mots inspirent des formes. J'ai un dessin direct assez jeté. Il est très travaillé, je ne bâcle pas, mais il a une forme spontanée. Mon écriture est proche de mon dessin. C'est vrai que parfois, certains mots m'inspirent des scènes, des formes, des gags dessinés et inversement. Mais tout se mélange. 

Les grands espaces de Catherine Meurisse
Les grands espaces de Catherine Meurisse / Dargaud

Dans La légèreté, il y a une double page entière avec des mots et on devine un peu comment ils s'emmêlent, s'entrelacent, et font jaillir à un moment l'urgence d'un dessin. Il y a des signes, des petits zigouigoui… C'est illisible et pourtant, c'est comme ça que je travaillais à Charlie. D'ailleurs, énormément de petites notes, de choses écrites comme des pattes de mouche sont des prémices de gags qui font cinq millimètres sur trois et finiront par devenir un croquis de presse." 

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