Caroline Fourest, essayiste, et Patrick Boucheron, historien professeur au Collège de France, ont apporté leurs points de vue dans une édition spéciale sur France Inter, au surlendemain de l'assassinat d'un professeur d'histoire-géo qui avait montré des caricatures de Mahomet en cours.

Des fleurs et une pancarte "Je suis enseignant" déposés devant l'école de Conflans-Sainte-Honorine dont un enseignant a été décapité pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet dans un cours d'éducation civique sur la liberté d'expression
Des fleurs et une pancarte "Je suis enseignant" déposés devant l'école de Conflans-Sainte-Honorine dont un enseignant a été décapité pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet dans un cours d'éducation civique sur la liberté d'expression © AFP / Samuel Boivin / NurPhoto

Pour Caroline Fourest, journaliste et essayiste, "aujourd'hui on a le sentiment que les mots ne suffisent plus", dit-elle, au surlendemain de l'assassinat d'un professeur qui avait montré des caricatures de Mahomet à ses élèves : "Ce qui s'est passé est tellement violent, tout le monde est bouleversé."

Selon Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France, il faudrait "faire silence" : "Samuel Paty est mort massacré dans la rue pour avoir fait ce si beau métier, dur et essentiel. [...] Ce beau métier est le mien, explique-t-il, je forme des élèves qui vont au front. Pour l'instant il y a encore un consensus, il ne durera pas, afin pour l’instant de dire notre solidarité", a-t-il aussi estimé.

Samuel Paty était "fidèle à la mission de l'enseignant de former l'esprit critique de ses élèves", explique Caroline Forest : "On sait qu'il faut continuer à le faire et trouver les moyens pour que les enseignants puissent continuer de le faire." Patrick Boucheron explique lui que "Samuel Paty est mort dans l'exercice même de son métier. Il connaissait ses élèves, il a fait ce qu'il devait faire, dans le cadre strict qui est celui des programmes et de l'inspection."

"Je fais aujourd'hui quelque chose que je me suis toujours interdit", indique Patrick Boucheron : "commenter à chaud, pour dire ma solidarité aux enseignants qui se sentent terriblement seuls."

"Quand j'ai vu des gens commenter des faits qui n'étaient même pas établis. Mais fermez votre gueules ! Comment pacifier notre espace public ? Cette culture de la meute n'est plus possible, comment restreindre cette culture de la haine ?" Patrick Boucheron

"J'ai un espoir secret qui me fait tenir, poursuit Caroline Fourest, en me disant que si on a les mots justes, les bons livres, on peut armer d'outils pédagogiques les fantassins de la République que sont nos professeurs." Pour elle, l'enseignement de l'esprit critique "devrait être quasiment 90% de l'effort pédagogique d'aujourd'hui"

"Aujourd'hui, on passe de la sensibilité à l'hyper susceptibilité. Les réseaux sociaux donnent une prime à celui qui crie vite et le plus fort", estime Caroline Fourest, et ça tue le débat et la démocratie."

Pour l'essayiste, "beaucoup de jeunes musulmans pensent qu'ils sont visés, que tous nos débats ne les concernent qu'eux. Mais durant la IIIe République, du temps de Jules Ferry et Ferdinand Buisson, les polémiques étaient les mêmes. Les parents d'élèves se battaient pour que les enseignants ne puissent pas développer l'esprit critique de leurs enfants qui étaient catholiques, se revendiquaient de ligues morales", rappelle-t-elle : "Ils ont mené des campagnes d'une violence inouïe contre les enseignants et les ministres de l'Éducation. Ce n'est pas une question de religion mais d'exigences par rapport à la mission de l'école laïque. Ferdinand Buisson avait compris en son temps que la laïcité protégerait les minorités religieuses."

"On ne défend pas l'école contre certains, mais on la défend pour tous".

"On discute à n'en plus finir, regrette Patrick Boucheron, mais si on ne se rassemble pas pour un prof d'histoire-geo assassiné comme un chien dans la rue, si on n'est pas d'accord pour défendre les valeurs de l'émancipation, de liberté, de liberté d'expression, de laïcité, mais alors à quoi on croit ?"

L'université est aussi dans un état dramatique, regrettent d'une même voix Caroline Fourest et Patrick Buisson, délaissée par la Nation. 

"La manière dont les étudiants sont laissés à eux-mêmes est une honte."

Que faut-il faire le 2 novembre lorsque les élèves retourneront en classe ?

"On ne peut pas retourner en cours comme si rien ne s'était passé", explique Caroline Fourest qui préconise un temps de discussion dans les classes avec l'outil pédagogique qu'est le documentaire de Daniel Leconte "C'est dur d'être aimé par des cons", qui "suit toute l'affaire des caricatures et répond à toutes les questions et est extrêmement pédagogique et apaisant."

Pour Patrick Boucheron, il faut se saisir collectivement de cette question, prendre nos responsabilités et inventer quelque chose, "alors que là - et c'est terrible - chacun est ramené à sa peur, sa solitude, son angoisse alors que c’est le moment de se rassembler et construire quelque chose en commun."

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.