En français, dans un premier temps, le gras est réjouissant : il est signe d’abondance, de fertilité et d’opulence. En période de vacances, on se plaira à faire la grasse matinée : grasse parce que le temps passé au lit est plus long, plus ample.

Le gras, si décrié dans nos assiettes et dans notre langage
Le gras, si décrié dans nos assiettes et dans notre langage © Getty / Robert Kneschke / EyeEm

De la même façon : lorsque la vie se montre généreuse et que l’argent coule à flots, on dit depuis le XVIIe siècle qu’on "fait ses choux gras", donc qu’on a fait de grands profits. On sait bien qu’un peu de lard dans la cuisson du chou, le rend plus plantureux. Un peu, si vous voulez, comme le beurre dans les épinards. Cette part de gras qu’on ajoute, c’est le luxe qu’on s’accorde, un supplément d’âme qui nous donne bien du plaisir. Alors, que ça passe par l’image du portefeuille plein et dodu ou de la matinée sans travail – à chaque fois, le gras présage richesse et plaisir… Jusqu’à graisser la patte de quelqu’un et donc lui glisser en douce une petit ou un gros biffeton pour obtenir par exemple une faveur.   

Et on constate que quand on emploie cet adjectif dans une expression qui touche à la cuisine : comme les choux gras, ou les jours "gras" - pensez mardi gras, là aussi jours de joie, jours de carnaval – eh bien c’est le signe qu’on consomme de la chair ou de la graisse animale. Les jours dits "gras", par opposition aux jours maigres sont des jours où dans la tradition catholique on consomme de la viande. Et si aujourd’hui on n’accorde plus tout à fait la même valeur à la consommation de chair animale, c’était auparavant une marque d’abondance et de richesse. C’est important pour comprendre notre vision contemporaine du gras qu’il est associé à cette chair animale. Tant et si bien que lorsqu’il concerne la chair humaine, rien ne va plus. 

Et c’est là que le mot gras a son revers de la médaille… Quand il touche au corps humain et donc cela passe aussi par la nourriture, il est souvent très décrié. A tel point que certains font preuve de grossophobie : une peur et une haine du corps gros et gras. On va donc attaquer le suif, le lard, la panne, le saindoux, la crème, l’huile et le beurre, la paraffine et la vaseline, le graillon, le graisseron, le rillon, sa rillette et le gratton. Autant de mets, de textures et de saveurs qu’on tient responsables de l’épaisseur du corps. D’ailleurs il est intéressant de noter que le mot gras a une origine moins lipidique, ou graisseuse, qu’épaisse. Il vient du latin crassus qui signifie "épais". Et si vous écoutez bien, crassus – avec un C – vous dit sans doute quelque chose puisqu’il ressemble diablement au français crasse, crasseux, crado, et pour cause, crassus est bien l’ancêtre latin de crasse qui désigne aujourd’hui la "saleté". 

D’une seule origine, deux mots graisse et crasse. Et c’est fort triste mais ça en dit déjà long sur la perception négative qu’on a du gras.

Et c’est intéressant de se pencher sur ce qui fait que jusque dans la langue on associe le gras, l’épais, le gros, le brut à des choses négatives alors que le maigre, le fin, et le raffiné sont eux valorisés. Vous remarquerez que c’est bien l’opposition qu’on établit entre la grossièreté et la politesse. Il y a, sur la question du gras, un enjeu social, un enjeu de classes avec, en filigrane de tout ce vocabulaire, l’idée que l’élite est associée au raffinement alors que le peuple n’est que bassesse et grossièreté. Je poursuis l’argument un peu plus loin : du côté du peuple on va mettre tout ce qui a trait au matériel, au corps, à la chair et du côté de l’élite : l’esprit à la subtilité, la finesse, la légèreté. Et ces idées reçues sont tenaces. Le gras est bien ce qui nous ramène à la chair et pour parvenir à le voir d’un bon œil, on aurait sans doute besoin de se mettre à valoriser le corps autant que l’esprit

Alors voilà une proposition : envisager le gras dans la langue c’est d’abord une lutte contre des stéréotypes et ensuite, qu’on le veuille ou non, une lutte sociale. Et je propose, pour cela, d’adopter le parler gras ou grasseyant : qu’on pourrait nommer "grivois", égrillard, graveleux, polisson ou obscène, tout simplement cochon ou encore gaillard ou bien même gaulois. On pourrait adopter un parler typiquement rabelaisien. Rabelais, auteur de Gargantua et de Pantagruel, des géants au parler cru et à la gorge gourmande. Il employait cette locution, de haute graisse, d’abord pour désigner des moutons bien en chair – sous-entendu de qualité – "des moutons de haute graisse". Ensuite de haute graisse a signifié au figuré "d’une gaité truculente, un peu grivoise". On pourrait donc dire "une blague ou une histoire de haute graisse" - celle qui ne fait pas l’économie des "gros mots" et fait qu’on se tape sur les cuisses en éclatant de rire. 

C’est pas très aristo mais c’est grassement joyeux !

L'équipe
  • Aurore VincentiLinguiste, auteure de "Les Mots du bitume" aux éditions du Robert
(Ré)écouter Sur le bout de la langue d'Aurore Vincenti