Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;

Une immense bonté tombait du firmament ;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Victor Hugo. Booz endormi. La légende des siècles.

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Si un congrès de naturalistes devait se réunir pour choisir les sept merveilles du monde animal, ils se sentiraient obligés d’inclure la civilisation étrange et impressionnante des Attini coupeuses de feuille. A travers les régions tropicales et sub-tropicales du Nouveau Monde, elles dominent les forêts, les savanes et les prairies. Où que vous voyagiez à travers l’Amérique centrale ou l’Amérique du Sud, que ce soit dans les régions sauvages ou au cœur des villes, vous allez bientôt rencontrer les coupeuses de feuilles. Ce qui attire votre attention, au début, ce sont les files massives de fourmis ouvrières, de couleur rouge-brun, et de relativement grande taille. Elles avancent en colonnes de dix fourmis de front, aussi denses que celles de soldats à la parade. Elles voyagent au long d’autoroutes miniatures de la largeur d’une main humaine, qu’elles gardent nues de toute végétation et débris. Certaines se dirigent vers l’extérieur et à peu près autant rentrent chez elles. La plupart de ces dernières portent un morceau fraîchement coupé d’une feuille ou d’un pétale de fleur, qu’elles serrent dans leurs mandibules et qui recouvre leur dos et leur corps comme une ombrelle. Ce sont les « fourmis parasol », vous diront les habitants du Texas ou de la Louisiane. Regardez de plus près ces fourmis qui portent leur fardeau, et vous verrez probablement des fourmis pygmées qui chevauchent, comme des autostoppeurs, les morceaux de feuilles transportés. Ces fourmis miniatures sont-elles en train de guider leurs grandes sœurs vers la maison ? Non, leur rôle est plus étrange encore. Elles assurent une défense anti-aérienne. Les colonnes de fourmis attirent des mouches parasites qui leur sont mortelles. Elles plongent vers le sol comme des bombardiers, et si elles n’en sont pas empêchées, elles pondent des œufs sur le cou des grandes fourmis. Les larves qui écloront bientôt dévoreront les fourmis de l’intérieur. Les gardes qui assurent la défense anti-aérienne protègent leurs sœurs en se dressant sur les feuilles et en attaquant les mouches avec leurs pattes de devant et leurs mandibules. Si vous suivez la caravane de fourmis chargées, elle vous mènera à la fourmilière. Elle peut être à 50 ou même à plus de 100 mètres plus loin. Le voyage pourra vous conduire à travers des sous-bois denses, et peut-être à travers un petit ravin abrupt, ou deux. Inévitablement, et souvent soudainement, la fourmilière apparaît. C’est une ville de plusieurs millions d’habitants, une métropole souterraine. Au dessus est un dôme circulaire fait de sol excavé, haut de 2 mètres ou plus. Sous la terre, les fourmis ont creusé des milliers de salles, d’un volume à peu près équivalent à une tête humaine. Toutes les salles sont interconnectées par un labyrinthe de tunnels. Dans les salles pousse un champignon qui ne vit, exclusivement, qu’en symbiose avec les fourmis agricultrices. A part la sève des plantes obtenue à partir de la végétation fraichement coupée, les coupeuses de feuilles ne vivent que du champignon qu’elles cultivent. Elles ont inventé une méthode qui leur permet de convertir la végétation fraîche – que leur système digestif ne leur permet pas d’absorber – en un produit dont elles peuvent se nourrir. Et en utilisant de la végétation fraiche pour faire pousser leur récolte, elles ont découvert une source virtuellement illimitée de nourriture.

Bert Hölldobler, Edward O Wilson. The leafcutter ants. Civilization by instinct. [Les fourmis coupeuses de feuilles. Une civilisation par instinct.]

Extraits cités :

  • Victor Hugo. Booz endormi. In : La légende des siècles. Gallimard, 2002.

  • Anne Michaels. The winter vault. Bloomsbury Publishing PLC, 2009.

  • TS Eliot. La terre vaine et autres poèmes. Edition bilingue. Points Seuil, 2006.

  • Charles Darwin. On the formation of mould. Proceedings of the Geological Society of London, 2 : 574-576, 1838 (disponible sur le site: [http://darwin-online. org.uk/](http://darwin-online. org.uk/))

  • -Bert Hölldobler, Edward O Wilson. The leafcutter ants. Civilization by instinct. [Les fourmis coupeuses de feuilles. Une civilisation par instinct.] WW Norton and Company, 2011.

  • Adam Smith. The invisible hand. Penguin Books, 2008.

Articles scientifiques :

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