En allemand on dit Erlebnis. En espagnol : vivencia. Mais il n’y a pas de mot en français pour saisir d’un seul trait la vie comme expérience d’elle-même. […] L’expérience de la vie que la vie fait d’elle-même, de soi-même en train de la vivre […]. Le monde et mon regard se faisaient face, ils coexistaient. Ils n’étaient rien l’un sans l’autre. C’était le monde qui prêtait à mon regard sa consistance, c’était mon regard qui lui donnait son éclat. […] La même joie continuait de m’habiter : le bonheur de vivre. Le plus pur, le plus accablant bonheur de vivre. Car il n’était pas fondé sur le souvenir d’anciens bonheurs, ni sur la prémonition, encore moins la certitude, des bonheurs à venir. Il n’était fondé sur rien. Sur rien d’autre que le fait d’exister, de me savoir vivant, même sans mémoire, sans projet, sans avenir prévisible. A cause de cette absence de mémoire et d’avenir, peut-être. Un bonheur fou en quelque sorte, non fondé sur la raison : gratuit, sauvage, inépuisable dans sa vacuité. […] Soudain, le mot « nieve » [neige] était apparu. […] Je l’ignorais, mais l’inquiétude que ce mot a provoquée a commencé à brouiller confusément la clarté irraisonnée de mon bonheur de vivre, sans autre attache ou fondement que la vie même. […] La mémoire m’est revenue d’un seul coup. J’ai su brutalement qui j’étais, où j’étais, et pourquoi. J’étais dans un train qui venait de s’arrêter. […] Il y aurait toujours cette mémoire, cette solitude : cette neige dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps. Jorge Semprun. L’écriture ou la vie. -C’est dans la musique et dans son amour pour moi qu’il transcende son amnésie et trouve une continuité – pas dans la fusion linéaire des instants, instant après instant, ni dans une information autobiographique – mais là où lui, et chacun d’entre nous, « sommes » finalement, là où nous sommes qui nous sommes.

Oliver Sacks [citant une lettre que la femme d’un patient amnésique lui a adressée]. Musicophilia .

J’appelle nuit la lumière dépensée dans l’espace qui se perd avant d’arriver jusqu’aux hommes. […] Le ciel nocturne est nocturne ‘faute de temps’. La lumière depuis la formation des premières étoiles ne cesse de ne pas avoir le temps de parvenir jusqu’aux yeux des animaux qui les voient. Ténèbre est cette lenteur de l’espace. (Lenteur non pas à rayonner : lenteur à percevoir l’immensité qui rayonne). […] Nuit n’est qu’une lumière infinie. […] Telle est la ‘nuit noire’ dans le ciel. Le ciel baigne dans une lumière inaccessible.

Pascal Quignard . Abîmes. Dernier Royaume III.

Extraits cités :

  • Zhuangzi et le papillon. Voir Léon Wieger.

  • Les pères du Système Taoïste : Œuvre de Tchoang Tseu. Chap. 2. Harmonie Universelle. J. Le rêve du papillon (page 162-3). 1913.

  • Siri Hustvedt, op. cit. -Elisabeth de Fontenay, op. cit.

  • Pascal Quignard. Abîmes. Dernier Royaume III. Folio, 2005.

  • Jorge Semprun. L’écriture ou la vie. Folio, 2005.

  • Oliver Sacks, op. cit.

  • TS Eliot. La terre vaine et autres poèmes. Edition bilingue. Points Seuil, 2006.

Articles scientifiques :

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  • Keysers C, Kaas J, Gazzola V. Somatosensation in social perception. Nature Reviews Neuroscience 11:417-28, 2010.
  • Danziger N, Faillenot I, Peyron R. Can we share a pain we never felt ? Neural correlates of empathy in patients with congénital insensitivity to pain. Neuron 61 : 203-12, 2009.
  • Craig A. How do you feel – now ? The anterior insula and human awareness. Nature Reviews Neuroscience 10: 59-70, 2009.
  • Lieberman MD, Eisenberger NI. Neuroscience. Pains and pleasures of social life. Science 323:890-1, 2009.
  • Leknes S, Tracey I. A common neurobiology for pain and pleasure. Nature Reviews Neuroscience. 9:314-20, 2008.
  • Ehrsson H, Wiech K, Weiskopf N et coll. Threatening a rubber hand that you feel is yours elicits a cortical anxiety response. Proceedings of the National Academy of Sciences. 104 : 9828-33, 2007.
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