Le tout est de tout dire et je manque de mots Et je manque de temps et je manque d’audace Je rêve et je dévide au hasard mes images J’ai mal vécu et mal appris à parler clair

Je veux montrer la foule et chaque homme en détail Avec ce qui l’anime et qui le désespère Et toutes ses saisons d’homme tout ce qu’il éclaire Son espoir et son sang son histoire et sa peine Paul Eluard. Tout Dire.

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Parle aussi toi Parle en dernier, Dis ta parole. Paul Celan. Parle aussi toi.

Jours suffocants et muets. Dans le silence opaque – tels des lambeaux de nuages dans la lumière morte de la lune – glissent des jours incompréhensibles. Lentement, ou follement vite ? Ou bien ils se sont complètement arrêtés.

En bas, sous lui, sous ses pieds, quelqu’un marche. Il s’agite des nuits entières – de-ci de-là – sans fin. « Pourquoi ne dort-il jamais ? » L’obscurité tressaille, chuchote une idée effrayante. « Peut-être est-il déjà fou pour s’agiter là-bas ? » Il marche tout le temps, de-ci de-là – des nuits entières. Et soudain il s’est tu – nuit obscure, épaisse. Les murs autour se taisent. […] De nouveau un jour était né, et c’était le même qu’il y a vingt jours, qu’il y a trente jours. Et c’est pourquoi tous les jours se sont ensuite confondus en une chose énorme, opaque – comme si le ciel d’automne infini s’était déployé. Il était effrayant de rester dans la mer grise et monotone des jours et ne pas savoir où est le bord : et il se mit à les marquer sur le mur. Evgéni Zamiatine. Seul.

Il y a deux antidotes à la réaction en chaîne, sans fin, de la vengeance, et de la vengeance de la vengeance. L’une passe par la justice. L’autre antidote est plus radical. On dit de Nelson Mandela qu’après beaucoup de persécutions, et une fois qu’il fut enfin libéré de la prison dans laquelle il avait été enfermé, il se dit qu’il lui fallait, au moment où il atteindrait la porte de la prison, pardonner à tous ceux qui lui avaient fait du mal, ou alors, il ne serait jamais libre. Pourquoi ? Parce qu’il serait lié à eux par les chaînes de la vengeance. En d’autres termes, l’antidote à la vengeance n’est pas la justice, mais le pardon. Et je n’ai pas besoin de mentionner l’étonnant processus Vérité et Réconciliation qui a eu lieu en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid. Vous pourriez penser que toute cette histoire de pardon est de l’idéalisme larmoyant du genre « tapez dans vos mains si vous croyez aux fées », mais si le pardon est sincèrement accordé et sincèrement reçu – et les deux sont, à l’évidence, difficile – cela apparaît avoir un effet libérateur. Le désir de vengeance est une lourde chaine, et la vengeance elle-même conduit à une réaction en chaîne. Le pardon brise la chaine.

Margaret Atwood. Payback. Debt and the shadow side of wealth.

La volonté de certains de faire à tout prix en sorte que les conditions de détention soient encore plus difficiles ne peut que s’expliquer que par la volonté de se venger de la personne déjà punie. Punir semble primer sur les soins, qui ne suivent pas toujours en prison. Ce constat avait déjà été établi par le rapport du Sénat en 2000, mais n’a eu aucun effet. Aucune conclusion sérieuse ne semble avoir été tirée depuis. Pire, d’après tous mes interlocuteurs, la situation se serait nettement dégradée. J’ai rencontré au cours de la visite des personnes se trouvant en isolement total depuis de nombreuses années. Rapport du Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe – Sur le respect effectif des Droits de l’Homme en France, 2005.

Quel est donc, à l’orée de 2010, en France, l’état des personnes privées de liberté ?

Il revient au contrôleur général d’affirmer que les personnes sortent rarement de ces lieux autrement que brisées ou révoltées. Qui a fait le décompte des sortants de prison qui doivent avoir recours à l’aide matérielle ou psychologique d’un tiers ? Qui a décrit les conditions d’existence, après leur séjour en centre de rétention, des étrangers remis en liberté ? Qui a recensé, parmi le demi-million de personnes placées en garde à vue chaque année, combien avaient envie de respecter la loi et ceux qui sont chargés de la faire respecter à l’issue de leur séjour dans des locaux de police ou de gendarmerie ? Il faut être bien sûr de soi pour rester impavide devant ces hommes et ces femmes qui disent et répètent au contrôleur : « Nous sommes là, dans ce lieu, parce que nous avons commis une infraction. Mais cette infraction justifie-t-elle qu’on nous traite comme des chiens ? » Les témoignages qui figurent dans ce rapport, les constats faits par les contrôleurs, démontrent que la rudesse de ces propos, qui peut bien sûr choquer, n’est pas forcément excessive. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Rapport d’activité 2009.

La question éthique majeure – qui est au cœur de l’éthique médicale, mais qui, comme souvent, dépasse largement ce cadre – est celle du respect de la dignité des personnes. Il faut sans cesse rappeler que la prison est l’institution de la république à laquelle revient en dernier recours la charge d'appliquer et de faire appliquer la loi. La loi prévoit que la détention est une sanction définie par la seule privation de la liberté d’aller et venir. La prison ne peut être un lieu où le détenu n’a pas accès aux droits fondamentaux garantis à tous par la loi, et notamment le droit à la santé. Pour cette raison, la réflexion sur la santé en prison ne peut être dissociée d’une réflexion sur la prison elle-même. Il s’agit d’un problème qui engage la société dans son ensemble : nous sommes tous, en tant que collectivité, et chacun d’entre nous, en tant que citoyen, responsables du respect de la dignité humaine des personnes détenues, qu’elles soient prévenues, en attente de jugement et présumées innocentes, ou qu’elles aient été condamnées « au nom du peuple français ». Comité consultatif National d’Ethique, Avis N° 94 « La santé et la médecine en prison », décembre 2006.

Extraits cités :

  • Paul Celan. Parle aussi toi. In : De seuil en seuil. Edition bilingue, Christian Bourgois, 1991.
  • Paul Eluard. Tout Dire. In : J’ai un visage pour être aimé. Gallimard, 2009.
  • Paul Eluard. Liberté. In : J’ai un visage pour être aimé. Gallimard, 2009.
  • Pascal Quignard. La barque silencieuse. Seuil, 2009.
  • Margaret Atwood. [Payback. Debt and the shadow side of wealth.] Comptes et légendes. La face cachée de la richesse. Boréal, 2009.
  • Eschyle. Les Euménides. In : L'Orestie : Agamemnon – Les Choéphores – Les Euménides. Garnier Flammarion, 2001.
  • Michel Foucault. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard, 1975.
  • Evguéni Zamiatine. Seul. Rivages, 1990.
  • Rapport du Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe – Sur le respect effectif des Droits de l’Homme en France, 2005.
  • Avant-propos du Rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, 2009.
  • Comité Consultatif National d’Ethique, Avis N°94 : La santé et la médecine en prison, Décembre 2006.

Livres :

  • Margaret Atwood. [Payback. Debt and the shadow side of wealth.] Comptes et légendes. La face cachée de la richesse. Boréal, 2009.
  • Eschyle. L'Orestie : Agamemnon – Les Choéphores – Les Euménides. Garnier Flammarion, 2001.
  • Michel Foucaut. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard, 1975.
  • Catherine Herszberg. Fresnes, histoires de fous. Seuil, 2006.
  • Amartya Sen. L’idée de justice. Flammarion, 2010.
  • Véronique Vasseur. Médecin-chef à la prison de la Santé. Livre de Poche, 2001.
  • Les Déclarations des Droits de l’Homme. Choix de textes et présentation par Frédéric Rouvillois. Le Monde, Flammarion, 2009.
  • Florence Aubenas a publié Le Quai de Ouistreham. L’Olivier, 2010.

Liens Internet :

L’enregistrement de l’entretien de Jean Claude Ameisen avec Florence Aubenas, Lionel Perrin et ‘Rachid’ a eu lieu en novembre 2010 à l’occasion de la Journée Mondiale des Droits de l’Homme, le 10 décembre, et du colloque « Pour la libération de la parole détenue par les murs des prisons » organisé par Florence Aubenas et l’Observatoire International des Prisons (OIP), le 11 décembre, à la Faculté de Droit de l’Université Lyon 2.

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