Les routes de la musique, le rendez-vous musical de l'été avec André Manoukian. Ce matin, une querelle qui deviendra célèbre.

Jean-Philippe Rameau - Portrait par un anonyme visible au Musée de Bologne
Jean-Philippe Rameau - Portrait par un anonyme visible au Musée de Bologne © Getty / Stefano Bianchetti/Corbis

Quand votre enfant traitera son camarade de "bouffon", vous saurez qu'il fait référence à une célèbre querelle du XVIIIe siècle. 

Rousseau, Rameau. Ces deux-là se détestent tellement que leur affrontement va durer des siècles. Le théâtre lyrique est à leur époque un spectacle total, une sorte de super comédie musicale avec des décors exotiques, des costumes érotique, une intrigue palpitante racontée en parlé-chanté entre deux airs, qui tient en haleine les foules. 

Ces passages qui font avancer l'intrigues sont appelés des récitatifs

Dans l'opéra français, tout se joue là. L'écrit en France prime sur la musique. Le public se pâme devant les acteurs qui déclament des textes élaborés

Au contraire des Italiens dont le public ne s'enflamme qu'à l'écoute des grands airs chantés. Chez eux, c'est la musique qui prime. Le livret est secondaire et il traite le récitatif comme une formalité ennuyeuse accompagné d'un simple clavecin. 

Rameau va tuer le game en faisant chanter les récitatifs, comme Michel Legrand bien plus tard, vocalisant tous les dialogues dans Les Parapluies de Cherbourg. 

Ca choque, on se moque et ça va dégénérer

Un opéra italien va mettre le feu : La Serva padrona. Les airs sont faciles, la comédie est légère. Et les mondains ravis lui font un triomphe lors de la première.

Les érudits choqués de cette manifestation disproportionnée au vu de ce qu'ils considèrent comme une farce médiocre, se mettent à huer. On en vient aux mains, les fans.

Le clan des Italiens, Rousseau à leur tête, se mettent du côté de la reine. Les adversaires, le clan des Français du côté du roi. Rameau le premier. Cet opéra bouffa va donner son nom à la création des Bouffons

Rousseau, pour attaquer Rameau, va carrément s'en prendre à l'essence de la musique française dans laquelle pour lui, je le cite : 

"l n'y a ni mesure ni mélodie. Le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille, non prévenue. L'Harmonie est brute, sans expression. Les airs français ne sont point des airs. Le récitatif français n'est point du récitatif, d'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en ont une ce sera tant pis pour eux.

Non seulement Rousseau gagne à sa cause les ignorants, mais contre toute attente, les encyclopédistes, eux-mêmes, finissent par se ranger derrière lui. Il faut dire qu'en cette période prérévolutionnaire, Rameau est un musicien officiel de la cour anobli par Louis XV. Alors que Rousseau, sous l'emprise de sa vessie défaillante, a fui la convocation du roi, ce qui le fait passer pour un rebelle impétueux. 

Rameau devient donc l'homme à abattre et l'omerta sur sa musique va durer jusqu'au début du XXe siècle

Mais au delà du clash entre Rameau la science et Rousseau l'instinct, leur affrontement pose cette question : "qu'est ce qu'un compositeur ?"

La musique, c'est la science faite sensualité. Science, parce que les relations entre les notes sont soumises au rapport de leur fréquence. 

Sensualité parce que les ondes sonores bouleversent nos cellules corporelles et provoquent dans notre cerveau des réactions chimiques en fabriquant notamment la dopamine, la molécule du plaisir. 

Et à tous les Jean-foutre qui annoncent qu'enfin une intelligence artificielle a composé un titre à la manière des Beatles, ce qui est entièrement faux, mais qui fut abondamment relayé, je dirai qu'un robot composera une mélodie digne de ce nom le jour où il éprouvera la douleur d'un chagrin d'amour, ce qui nous laisse tranquille !

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