Bonjour habitant du siècle numéro vingt et un !

Je suis chose. C’est à cause d’une belle rencontre. Parfois – t’as remarqué ? –, la vie t’attache à un être dont tout te sépare : éducation, milieu, race, dimensions.

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Un individu bien élevé devrait avoir deux pattes. Quatre tout au plus. Six, c’est n’importe quoi. Huit, tout bonnement ridicule. Excessif. Dégoûtant. Tu aimes les araignées, toi, habitant du siècle numéro vingt et un ? Moi, non. Pour la raison raisonnable que je viens d’exposer : huit pattes, et puis quoi encore ?! Il me semble que c’est un argument qui tient la route.

Toile d'araignée
Toile d'araignée © radio-france

Mais voilà. Depuis quelques semaines, j’ai une araignée dans le rétro extérieur droit. C’est-à-dire, je suppose que j’ai une araignée dans le rétro extérieur droit. Je l’ai jamais vue, mais à chaque fois que je m’installe dans ma voiture, ya une toile artistement tissée devant le rétro, comme une seconde couche de miroir. La première fois, je l’ai – beurk – effacée. Le lendemain, elle y était de nouveau, plus nickel que la veille. Forcément, le propriétaire-architecte-ouvrier de cette belle ouvrage se cachait là, entre le miroir et la coque du rétroviseur.

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Ché pas pourquoi, je me suis sentie un chouille coupable, cette fois j’ai laissé la toile. C’est vrai, en quoi elle me gênait ? Et puis, ça m’avait plu moyen, la veille, le minuscule bruit dégueu, à peine perceptible mais dégueu quand même du déchirage de toile et le contact gluant sur mes doigts.

Et puis, j’ai démarré. Au deuxième feu rouge, la moitié de la toile s’était envolée, et j’ai pensé, avec un petit deuil pas trop douloureux, que son proprio avait dû finir sa vie en loopings sur la nationale, et que tout bien pensé, c’était une mort qui ne manquait pas de panache, pour une araignée voiturophile. Ou que même, vu son poids plume, elle avait pu survivre au vol plané et s’accrocher à une autre bagnole.

Mais le lendemain, quand j’ai ouvert la portière, devine. La toile était là de nouveau, impeccable, aussi intacte que le canard toujours vivant de Robert Lamoureux. Tu vas pas me croire, habitant du siècle numéro vingt et un, mais cet individu obstiné, infatigable artisan, a fini par me devenir sympathique. Je me suis dit qu’on pouvait partager ma voiture. Lui s’en servant comme domicile et garde-manger, moi comme moyen de transport, on devait pas trop se marcher sur les arpions – en dépit du grand nombre de ceux-ci de son côté.

Tels Geoffroy de Peyrac ou Cyrano, mon hôte sait préserver le mystère de son apparence. Possible que on se retrouvait face à face, mes deux yeux plongés dans les huit siens, le charme serait rompu. Et puis, vu l’exigüité de l’espace entre le miroir et sa coque en plastoc, je me doute que ce n’est pas une tarentule. Ça aide. Je l’ai appelé Jojo, j’ai décidé que c’était un garçon. Je cohabite moins volontiers avec des femelles, c’est mon côté animal territorial. Ce week-end, je suis partie en balade et, malgré mes craintes, Jojo a survécu à 200 km d’autoroute. Et retour. Du coup, notre attachement n’a fait que croître.

Mais maintenant que je suis rentrée, tu verrais ma bagnole, les moustiques collés, les papillons éclatés, la bouillasse noire de la route, mon voisin de parking n’ose plus se garer de peur de se frotter à ma carrosserie. Bref, le passage sous les rouleaux bleus velus de la station-service devient inéluctable.

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Et là, c’est le drame. Jojo survivra-t-il au Déluge ? En insérant le jeton dans la fente, je te jure, habitant du siècle numéro vingt et un, j’aurai un pincement au cœur. Je te tiens au courant lundi prochain.

Par Muriel Gilbert

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