Baudelaire a laissé beaucoup de définitions (troublantes) de la beauté . Il veut qu’elle soit digne de l’antiquité et maintienne la tradition, mais, dans son compte rendu de l’Exposition universelle de 1855, il se montre également sensible à toutes les beautés diverses venues du monde entier, au « beau multiforme et versicolore », dit-il, « qui se meut dans les spirales infinies de la vie » (II, 578), et il en tire cette leçon mémorable :

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. C’est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition, et tâchez de concevoir un beau banal ! » (II, 578).

À la beauté classique et canonique, que Baudelaire identifie à la banalité, il oppose une exigence d’irrégularité ou de discordance, sans laquelle il n’y aurait pas de vraie beauté. Baudelaire avait trouvé cette idée en traduisant Edgar Poe, qui citait Francis Bacon : « Il n’y a pas de beauté exquise […] sans une certaine étrangeté dans les proportions. » Cette étrangeté (strangeness ) ou cette singularité, qui ne doit pas être une affectation mais le produit de l’innocence et de l’imagination, (plutôt que de l’intelligence,) c’est aussi celle des images des Fleurs du Mal :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

[…]

— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

__

Ce couvercle du ciel comme sur une casserole, ces corbillards dans la tête, ce drapeau planté sur le crâne, ces images sont bizarres, réalistes, basses, dans un poème élevé. Il n’y a pas de beauté sans quelque disproportion.

Mais attention ! Parce que le beau est toujours bizarre, ne pensons pas que la réciproque soit vraie et que le bizarre soit toujours beau. Baudelaire met en garde fermement, dans le Salon de 1859 , contre ce travers moderne.

Toute la question, si vous exigez que je vous confère le titre d’artiste ou d’amateur des beaux-arts, est donc de savoir par quels procédés vous voulez créer ou sentir l’étonnement. Parce que le Beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau (II, 616).

Baudelaire s’élève contre le public moderne qui demande à être épaté par des bizarreries artificielles et des « stratagèmes indignes ». Il dénonce les titres ridicules et alambiqués, Amour et Gibelotte ou Appartement à louer , que les peintres donnent aux tableaux exposés au Salon en 1859 pour surprendre à bon marché, suivant une loi de l’offre et de la demande qui dégrade l’art, « car si l’artiste abêtit le public, celui-ci le lui rend bien » (II, 615).

C’est que cette bizarrerie que Baudelaire exige de la beauté, il l’identifie aussi à la tristesse, à la mélancolie, à la douleur, comme il le précise dans Mon cœur mis à nu :

J’ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau. — C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant carrière à la conjecture. […] Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’est une tête qui fait rêver à la fois, — mais d’une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, — soit une idée contraire, c’est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associés avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. (I, 657)

Si le bizarre n’est pas toujours beau, le beau est toujours triste.

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